Moncef Marzouki : «La loi d’immunisation n’a plus de sens aujourd’hui»

Marzouki - Ben AchourLe président de la république, Moncef Marzouki, a accordé, samedi soir une interview à la télévision nationale, dans laquelle il est revenu sur l’actualité politique et sécuritaire du pays.
Un Yadh Ben Achour dans la peau d’intervieweur inédit, ce qui explique certainement son manque de punch et de répartie face au président, marquait l’originalité de cette interview dans le décor fastueux du palais de Carthage.

La nuisance des sbires de Ben Ali

Abordant la situation sécuritaire du pays, Moncef Marzouki explique la prolifération des groupes terroristes et des appels takfiris dans le pays, par le chaos qui règne encore dans les régions mais aussi par la nuisance des sbires de Ben Ali, auxquels profiterait ce chaos. Il estime que ces groupes n’ont aucun avenir en Tunisie et que le meilleur moyen de les combattre est de remédier à la situation de pauvreté qui touche une bonne partie de la population.

S’attaquer à la pauvreté…

«Il ne faut pas se contenter d’une réponse sécuritaire, même si je suis du côté des forces de l’ordre, mais aussi s’attaquer à cette pauvreté accrue qui touche plus de deux et demi millions de Tunisiens. C’est comme cela qu’on viendra à bout de ce phénomène», précise-t-il.
Il essaie aussi de rassurer les Tunisiens, qui sentent leur mode de vie menacé, en indiquant que personne ne pourrait porter, impunément, atteinte aux libertés des et à leur acquis. Il nuance aussi la gravité de la situation, en rappelant que le pays a su éviter des scenarii dramatiques qui aurait pu découler de la révolution.

Calmer les esprits

Yadh Ben Achour interpelle Moncef Marzouki sur la loi d’immunisation de la révolution en rappelant que cela avait déjà été effectué dans le cadre de la Haute Autorité de Réalisation des Objectifs de la Révolution. Le président Marzouki signale qu’il est nécessaire de calmer les esprits et d’éviter les tensions et que son objectif principal et de préserver l’union nationale dont il est garant car elle constitue la pierre angulaire de la reprise de la croissance économique et de la construction d’un Etat démocratique.

Tensions avec le CPR !

Moncef Marzouki regrette que ce sujet n’ait pas été traité lors des cinq premiers mois suivants les élections, tout comme il regrette le retard accumulé dans le traitement des dossiers relatifs à la corruption. «La fenêtre de lancement de la loi d’immunisation a été dépassée. Cette loi a pris du retard et n’a plus aucun sens aujourd’hui», explique-t-il.
Moncef Marzouki indique que cette position lui a valu des tensions avec le parti qu’il a créé, le CPR, mais qu’il estimait être dans l’obligation, en tant que président de la République, de prendre position en faveur de l’intérêt général. «Un président de la République ne peut pas raisonner tel un chef de parti. Il doit veiller à l’intérêt général et l’intérêt général est de baisser les tensions et préserver l’union nationale», souligne le président.

Marzouki le visionnaire

Moncef Marzouki tient à rappeler que, souvent, ses positions et propositions s’avéraient pertinentes. Il donne à titre d’exemple sa proposition de confier à l’ANC un mandat de trois ans pour la période transitoire ou bien le fait qu’il ait proposé, avant toute chose, la tenue d’élections municipales. La non-tenue d’élections municipales explique, selon lui, l’état de saleté qui sévit dans les rues tunisiennes et la propagation des déchets de toutes sortes et tout le monde s’accorde aujourd’hui sur le fait qu’un an n’est pas suffisant pour mener une transition.

Concordances et divergences sur la constitution
et le futur régime politique

Moncef Marzouki tient à défendre le travail de l’ANC malgré toutes les critiques qu’on peut émettre vis-à-vis d’elle. Il estime que la décision de recourir à une Constituante après la révolution constituait certainement le choix le plus judicieux. «Je suis convaincu que sans l’ANC, nous serions tombés dans les pièges qui nous étaient tendus» affirme-t-il.
Toutefois, Moncef Marzouki marque une certaine distance par rapport à la dernière version en date de la Constitution, concoctée par l’ANC. Il juge important de procéder à quelques améliorations aussi bien au niveau de la rédaction qu’au niveau du fond.

«Fonder un Etat théocratique,
la pire forme de tyrannie»

Moncef Marzouki insiste sur la nécessité de protéger les libertés et les droits économiques et sociaux en les constitutionnalisant. «Il ne faut pas prétexter les dépassements individuels pour limiter des libertés collectives» avertit-il, soulignant que le raisonnement en termes de dépassement ouvrait la porte à une délimitation répressive des libertés. Toutefois, il se montre satisfait de la sauvegarde du premier article de la Constitution, en précisant qu’il préférait un Etat protecteur des religions plutôt qu’un Etat garant de la religion comme cela est indiqué dans le texte actuel. Il met en garde aussi contre la volonté de fonder un Etat théocratique, qui serait, selon ses dires, la pire forme de tyrannie, mais qu’il faut accorder une juste place à l’Islam dans la constitution.

Le régime parlementaire peut déboucher
sur un régime dictatorial comme celui d’Hitler

Moncef Marzouki souligne aussi l’importance de s’accorder sur un régime politique équilibré qui consacrera la démocratie. Selon lui, contrairement à ce que pense beaucoup de monde, le régime parlementaire peut déboucher sur un régime dictatorial comme celui d’Hitler ou bien de Mussolini. Il ajoute que le régime présidentiel peut aussi être perverti par la personnalisation du pouvoir comme le montre l’histoire récente de la Tunisie.

Le SNJT s’insurge

A noter que Mongi Khadhraoui, secrétaire général du syndicat des journalistes tunisiens, a dénoncé, à titre personnel, la conduite de cette interview par Yadh Ben Achour. Cette attitude marque, selon lui, la marginalisation des journalistes par la Présidence de la République.

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