Témoignage – Condamné à 9 ans de prison sur influence de Slim Chiboub

Je suis un citoyen tunisien comme tant d’autres, marié, père de deux enfants, homme d’affaires et commerçant. Je vivais aisément et tranquillement jusqu’au jour où tout a basculé, dans un tourbillon infernal. Mon seul tort est d’avoir parfois une franchise et des propos sans complaisance à l’égard de la famille «royale», et cela était impardonnable du temps du dictateur déchu. Je l’ai payé très cher.

Pour avoir, semble-t-il, prononcé des paroles qui n’ont pas plu à Slim Chiboub et à Leïla Ben Ali, colporteés par je ne sais quel mouchard en quête d’une reconnaissance de ses maîtres, je me suis vu accuser et condamner à une peine de prison en un temps record, et sans avoir pu réaliser ce qui m’arrivait. Ma vie, celle de ma femme et de mes enfants ont été complètement bouleversées.

Voici le récit d’une histoire véridique et qui ressemble à un roman. C’est pourtant la stricte vérité, et malgré le temps qui a passé depuis ces événements douloureux (1995-1997) la plaie est toujours vivante.

Une affaire montée de toutes pièces
J’ai été déféré devant un juge d’instruction, pour soi-disant trafic de faux billets (2 billets de 500 FF, que je n’ai jamais vus ni touchés), dans des conditions rocambolesques.

Les péripéties de ce procès méritent d’être connues car elles donnent une idée très claire des méthodes employées par le régime déchu de Ben Ali et ses sbires : Mohamed Chokri Jenayah, Moncef Ben Guebila, Chedli Sahli, avec à leur tête Mohamed Ali Guenzoui et surtout Abdallah Kallel.

J’ai d’abord eu droit au redressement fiscal, qui a mis mon commerce en difficulté. Méthode classique car l’une des techniques de ces bourreaux était de vous mettre en difficulté financière, de vous humilier par toutes sortes de brimades, pour mieux vous anéantir le moment venu, c’était un signal, j’aurais dû comprendre.

En effet, j’ai su par des policiers de mes connaissances, que j’allais faire l’objet de poursuites, sans en connaître la teneur, mais simplement sur instructions de Slim Chiboub à mettre en exécution par Mohamed Ali Guenzoui et Abdallah Kallel.

Craignant le pire, j’ai décidé de me réfugier en Libye, afin d’éviter d’être arrêté et torturé.

En ces temps-là, on pouvait s’attendre à tout.

Une fois en Libye je me mis à préparer un départ vers un autre pays, mais la trêve ne dura que quelques jours et je fus arrêté.

En effet, les autorités tunisiennes et notamment Med Ali Guenzoui ont mis tout leur poids pour obtenir mon rapatriement de Libye, alors que je n’étais ni condamné (pas encore) ni faisant l’objet de recherche, et j’avais passé la frontière en toute légalité, et je pensais rejoindre dans un deuxième temps un autre pays arabe ou européen.

Devant l’obstination des autorités tunisiennes à me récupérer, le responsable libyen de la sécurité de l’Etat de l’époque, qui m’a arrêté, et qui est aujourd’hui le chef militaire des révolutionnaires, M. Younès, est venu me voir dans ma cellule, à 15 mètres sous terre où j’étais dans un isolement total de l’extérieur.
Croyant avoir affaire à un opposant notoire, il essayait de comprendre et de mesurer les causes de mon importance pour les Tunisiens.

Par la suite, et après investigations, il comprit qu’il s’agissait d’une affaire très particulière, il me proposa de rester en Libye, avec la protection des autorités, si je le souhaitais, ce que j’ai refusé car je voulais rejoindre un autre pays arabe ou européen où j’aurai plus de garanties quant à mes droits

Quelques jours après, un autre officier est venu me voir pour me signaler que malgré tous ses efforts pour refuser ma remise aux autorités tunisiennes en l’absence de condamnation, Abdallah Kallel, alors ministre de l’Intérieur et Mohamed Ali Guenzoui, ont encore usé de tous les moyens pour obtenir mon rapatriement, et avaient proposé un marché aux autorités libyennes, qui consistait à m’échanger contre 5 Libyens détenus en Tunisie, impliqués dans une affaire de financement d’un parti politique de l’opposition de l’époque.

Un bataillon de flics à mon débarquement
Et c’est ainsi que j’ai été débarqué à 2 heures du matin à la frontière de Ras Jedir où m’attendait un bataillon de flics tunisiens qui ont procédé à la remise des 5 Libyens entre les mains des policiers de leur pays, pendant que moi-même j’étais remis entre les mains des agents de la sûreté de l’Etat venus me réceptionner.

Ils m’ont embarqué dans un bus, pieds et poings liés ou plutôt menottés, accompagné par des flics armés jusqu’aux dents, craignant que je m’échappe.

Arrivé à Tunis, je fus emmené à la caserne d’El Gorjani, où j’ai été soumis à un interrogatoire musclé, sous la torture et les menaces, pour moi et ma famille, sans parler des injures et autres diffamations, me répétant qu’on allait m’apprendre à respecter «mes maîtres». Ils voulaient me soustraire des aveux pour des faits que je n’ai jamais commis. Ils m’accusaient de trafic de faux billets, j’ai réfuté toutes leurs allégations et je n’ai signé aucun procès-verbal, mais cela ne m’a servi à rien.

C’est ainsi que j’ai été déféré devant un juge d’instruction, pour soi-disant trafic de faux billets.

Le juge d’instruction, un homme intègre, a tout simplement classé l’accusation me concernant, et déféré les autres coprévenus, devant la chambre de mise en accusation.

Le parquet fit appel, et je me suis retrouvé devant un tribunal, en un temps record, malgré l’absence de preuves.

La chambre criminelle qui m’a condamné présidée par F.B.Y., connu pour son allégeance à Slim Chiboub et au pouvoir en général, comprenait parmi ses membres un juge honnête qui a refusé de cautionner l’injustice. Mal lui en a pris, il le paierait cher, dans sa carrière professionnelle, tout comme le juge d’instruction, qu’ils trouvent ici l’expression de ma reconnaissance et mes excuses.

J’ai été condamné à une peine de 9 ans de prison malgré l’affirmation de tous les accusés que je n’avais rien à voir avec cette affaire, que je n’avais jamais eu ces faux billets entre les mains, encore moins les avoir transmis.

Mon pourvoi en cassation a bien entendu été rejeté, j’ai sombré dans une dépression et un désespoir sans fin. Je ne voyais pas le bout du tunnel.

Je n’arrivais pas à réaliser ce qui m’arrivait, ni à expliquer la cause de toute cette hargne, de toute cette méchanceté par ailleurs totalement disproportionnée de l’avis de mes avocats.
Il faut dire qu’à cette époque Slim Chiboub était l’homme fort du clan Ben Ali et faisait la pluie et le beau temps, non seulement dans le foot et le sport, mais aussi dans la vie politique, le ministère de l’Intérieur.

Cette affaire n’a rien d’une affaire de droit commun
Au-dela des faits eux-mêmes, qui n’ont rien d’intéressant, car tout le monde sait que cette affaire a été fabriquée, je tiens à dénoncer, aujourd’hui, les moyens ignobles utilisés pour me faire plier puis me condamner. C’est d’ailleurs une des raisons qui prouvent que cette affaire n’a rien d’une affaire de droit commun comme ils le prétendent, il suffit de lire le jugement et les conclusions du juge d’instruction pour s’en assurer.

Je veux apporter mon témoignage sur les procédés utilisés par les gens du ministère de l’Intérieur et à leur tête Med Ali Guenzoui, qui mettaient tout leur art à fabriquer des procès à leurs ennemis politiques ou autres, en prenant bien soin de rendre vraisemblables leurs allégations, et de faire croire qu’il s’agissait d’affaires de droit commun.

D’autre part, ces personnes se sont acharnées contre moi avec encore plus de hargne, par esprit de vengeance, on m’en a voulu de leur avoir échappé avant qu’ils n’exécutent les ordres de leurs maîtres. Ceci les a mis dans une grande colère, vu qu’ils devaient rendre compte à Slim Chiboub, et Leila Ben Ali, les commanditaires de l’opération, et ils se sont appliqués à me ramener en Tunisie à n’importe quel prix, ce qui aurait été complètement incompréhensible si c’était une affaire de droit commun banale, l’objectif était que j’écope de la plus lourde condamnation, ce fut fait.

Pendant la période de mon incarcération, mon épouse, pourtant avocate, a été privée de me rendre visite pendant huit longs mois ainsi que mes enfants, on lui a refusé le droit de me défendre, allant à l’encontre des droits les plus élémentaires du détenu, et des droits de l’Homme.

Ils voulaient qu’elle se présente au parloir des familles, et pas à celui des avocats, façon parmi d’autres de nous humilier et nous démoraliser, ce qui a amplifié ma détresse et aggravé ma dépression.

Pour me tenir à carreau et m’assommer, j’étais soumis quotidiennement à une cure de barbituriques qui ont aggravé encore plus ma fragilité et mon désarroi, il fallait que je dorme afin d’éviter de faire des réclamations, car à chaque réveil je recommençais à clamer mon innocence, et cherchais désespérément une explication plausible.

Les conditions de ma détention ont été catastrophiques, une déprime à répétition, on m’appliquait des méthodes primitives telles que l’isolement comme punition pour indiscipline et même le cachot couché à terre sur le sol mouillé et sans couverture, la privation de certains droits élémentaires, comme le refus de m’accorder pendant les deux longues années de mon incarcération, un seul parloir spécial pour voir de près mes enfants alors que tout le monde y avait droit.

J’ai fait 13 tentatives de suicide, par toutes sortes de moyens : taillade des veines, tentative de pendaison, d’électrification, d’immolation par le feu. La plus grave fut d’avoir avalé une très grande quantité de médicaments subtilisés à l’infirmerie, pour protester contre mes conditions de détention. Je ne pouvais pas supporter cette injustice, qui, en plus, punissait toute ma famille.

Attaché au lit de l’hôpital par une chaîne qui entourait ma cheville
La dernière tentative de suicide m’a plongé dans un état comateux grave, ce qui m’a valu d’être transporté au SAMU de Montfleury, qui a été immédiatement envahi par les services spéciaux. Ils craignaient que je m’échappe, alors que j’étais moi-même attaché au lit de l’hôpital par une chaîne qui entourait ma cheville, façon inhumaine de traiter un détenu qui en plus souffrait de graves complications cardiaques.

Le Directeur du centre, feu Mahmoud Yacoub, voulait me transférer dans un hôpital psychiatrique, mais les agents de la DST s’y sont formellement opposés malgré mon état vraiment alarmant, ils ont même refusé que je reste dans le centre antipoison malgré l’insistance du Docteur Yacoub. Mon épouse a été témoin de cette discussion en étant cachée derrière la porte du bureau de la secrétaire.

Une infirmière, ne pouvant tolérer ces actes de barbarie, m’a pris en photo, qu’elle a transmise à la LTDH relayée par mon épouse, ce qui a déclenché un processus à Tunis comme à l’étranger, pour inciter les autorités à mettre fin à mon incarcération arbitraire.

Pendant la durée de mon incarcération, ma femme a été soumise à toutes sortes de brimades et de violation de ses droits et de sa liberté, telles que harcèlement, écoutes téléphoniques, poursuites, filatures, fouilles à corps à l’aéroport, présence de policiers devant la maison et au cabinet, et cambriolage dudit cabinet.

Une fois la condamnation prononcée, mon épouse et moi avons aussi accepté que les visites aient lieu au parloir. En effet, après des mois de privation de sa visite en sa qualité d’avocat, et, pendant laquelle d’autres avocats de ses consœurs et confrères, à qui je ne serai jamais assez reconnaissant, me rendaient visite pour soulager mes angoisses et diminuer mon isolement, nous avons accepté les conditions de mes bourreaux qui consistaient à ce qu’elle me rende visite au parloir non pas comme avocate, mais avec les familles des détenus comme ils le voulaient. Nous avons accepté de renoncer à nos droits, contraints et forcés, devant les dégâts psychologiques et de santé, par ailleurs irréparables.

Je ne manquerais pas de faire mention également des multiples tentatives d’arnaque subies par ma famille, allant du simple gardien de la prison, jusqu’à un juge qui devait statuer dans l’affaire (Allah la yarhamou) et qui a réclamé des milliers de dinars, ou encore un intermédiaire prétendant être envoyé par un haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur, tous réclamaient de l’argent.

Cette période a été un calvaire pour nous tous, pour mes enfants, adolescents élèves au secondaire, l’impact sur leurs études, et leur état psychologique (ma fille a obtenu son bac alors que j’étais en détention) le regard accusateur de la société , l’indifférence des gens à vos souffrances. En effet, il était impossible de plaider l’innocence devant chaque personne, alors que la justice vous a condamné et que les choses peuvent en apparence être plausibles et vraisemblables, beaucoup le savaient, mais personne n’osait parler.

Epuisés par ces longs mois de détention, notre souci n’était plus de clamer mon innocence, mais de me sortir de ce trou avant qu’il ne soit trop tard.

Je suis sorti après deux ans de détention, pour raison de santé, grâce à l’aide des organismes humanitaires tunisiens et internationaux.

Ce jour-là, mon épouse a été convoquée au ministère de l’Intérieur par Med Ali Guenzoui.
C’était un vendredi, et elle a craint le pire, pourquoi cette convocation ? Avec le week-end, elle pouvait être gardée jusqu’à lundi, elle a informé le bâtonnier et d’autres avocats qui étaient au courant du dossier, mais la surprise était de taille !

«Votre mari a été gracié, il faut remercier le Président» lui dit Guenzoui, qui n’a pas manqué de s’enquérir, faussement intrigué, lui demandant qui l’a aidé pour obtenir la grâce.

Le calvaire est fini, mais dans l’intervalle, j’ai très mal vécu ces années de détention et mon impuissance à connaître les véritables raisons de l’acharnement dont j’ai fait l’objet m’ont poussé au désespoir.
Personne ne croyait que je puisse survivre à ce calvaire et à ce supplice.

Le 14 janvier, ma vraie libération !
La dégradation grave de mon état de santé au cours de cette période de descente aux enfers a laissé un bilan redoutable, difficultés cardiaques (j’ai subi un triple pontage après ma sortie (diabète, oedèmes, insuffisance rénale, hernie discale (j’ai été opéré deux fois), je continue de souffrir jusqu’à ce jour, physiquement et moralement.

Après ma libération j’ai été privé de passeport pendant cinq ans, j’étais toujours sous surveillance policière, et j’ai été convoqué à maintes reprises par la police politique.
Après j’ai essayé de reprendre une vie normale en pansant mes plaies, heureux de retrouver ma liberté, même incomplète.

Ma vraie libération est en fait le 14 janvier 2011, où en compagnie de ma femme et mes enfants, je suis descendu à l’Avenue Bourguiba avec les milliers de Tunisiens devant le ministère de l’Intérieur.
J’ai vibré avec la foule en scandant des slogans, je me suis mis à chanter l’hymne national, en pensant que parmi cette foule beaucoup de Tunisiens ont souffert comme moi, voire plus, mais aujourd’hui plus rien ne sera comme avant.

Le jour de l’arrestation de Guenzoui, j’ai reçu des coups de fils de mes amis et de mes proches ayant vécu ces péripéties, «Que justice soit faite, c’est tout ce que je demande».
Ce n’est pas la vengeance qui me pousse mais simplement le droit de dire la vérité, tout haut, sans crainte ni peur. C’est une thérapie, et les gens ont le droit de savoir, et la justice doit prendre son cours. Ces bourreaux, ces tortionnaires doivent être sanctionnés.

Slim Chiboub qui a fait tellement de mal, et malgré tous ses méfaits, est en sécurité et en liberté, jouissant des sommes faramineuses qu’il a amassées sur le dos des Tunisiens, ceci est inadmissible.
Pendant cette période de transition démocratique, il est nécessaire de dénoncer les injustices de l’ancien régime afin de réhabiliter les citoyens qui en ont été les victimes, tourner la page du passé et regarder vers l’avenir en espérant qu’il sera meilleur pour nos enfants.

Habib Zmerli -Tunis

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