La Tunisie a étendu dès le 1er janvier 2026 l’obligation de facturation électronique à la majorité de ses entreprises. Une bascule majeure, présentée comme indispensable pour moderniser l’économie et combattre l’opacité des échanges. Mais le rythme imposé au tissu économique tunisien contraste fortement avec l’expérience d’autres pays, qui ont mis des années à y parvenir.
Une obligation étendue à grande vitesse
La Loi de finances 2026 élargit la facturation électronique à presque toutes les entreprises privées, y compris les prestataires de services. Pour l’État, la réforme constitue un tournant stratégique : tracer les transactions, limiter l’évasion fiscale, lutter contre les contournements et assurer une meilleure transparence.
Lors d’une réunion au palais de Carthage, le président Kaïs Saïed a confirmé cet objectif tout en appelant ouvertement à une mise en œuvre pragmatique. Conscient des retards accumulés par de nombreuses entreprises, il a insisté sur la nécessité d’« une application souple » afin d’éviter qu’un texte conçu pour moderniser l’économie ne devienne un frein à l’activité. Le chef de l’État a rappelé que l’outil numérique n’est pas une fin en soi : son efficacité dépend de la capacité des acteurs économiques à l’adopter réellement.
Un tissu économique encore loin de la pleine digitalisation
Si la réforme est saluée pour son ambition, la réalité du terrain révèle un écosystème largement sous-équipé. Une enquête de la CONECT montre que 66 % des entreprises tunisiennes ne sont pas prêtes et que 83 % n’ont pas été adéquatement informées des changements. Beaucoup craignent une paralysie administrative liée au manque de formation, à l’accès difficile aux plateformes ou aux retards dans l’obtention de la signature électronique.
Les professions libérales, par la voix de l’Union tunisienne des professions libérales, ont également introduit une réserve juridique. Selon le Code de la TVA, ces catégories relèvent du régime des bénéfices non commerciaux et émettent des notes d’honoraires, et non des factures commerciales classiques. L’UTPL considère donc que le texte actuel ne les concerne qu’indirectement et demande une clarification légale avant toute obligation.
L’Union des artisans et des micro-entrepreneurs avertit de son côté que la transition risque de marginaliser les plus petits acteurs, souvent dépourvus de logiciels, d’accompagnement technique ou même d’accès fiable à internet, notamment hors du Grand Tunis. Dans certains secteurs, l’information circule plus lentement que la réforme elle-même.
Ailleurs, la transition n’a jamais été aussi rapide
Le contraste est frappant lorsqu’on observe l’expérience des pays qui ont digitalisé leur facturation. Aucun n’a imposé la dématérialisation générale en quelques mois.
Au Brésil, le processus a commencé en 2005 et s’est déployé sur près de dix ans.
L’Italie a mis quatorze ans pour étendre la facture électronique à l’ensemble des entreprises privées en 2019.
En France, malgré une infrastructure robuste, la réforme a été reportée à trois reprises, faute de préparation suffisante des PME et des solutions logicielles. Même le Maroc, considéré comme modèle régional, déploie sa transition sur trois années, avec accompagnement et phasage progressif.
La Belgique, un avertissement utile
L’exemple belge est particulièrement instructif. Bruxelles imposera la facturation électronique B2B en 2026 via le réseau Peppol, un standard européen utilisé dans plus de 90 pays. Pourtant, malgré plusieurs années de préparation et une infrastructure numérique solide, les entreprises belges prennent elles aussi du retard. Les cabinets comptables sont saturés et une période de tolérance fait déjà débat. La presse locale évoque même une administration « en retard sur Peppol ».
Si un pays européen doté de ressources techniques, de connectivité solide et d’un tissu économique digitalisé peine à absorber la réforme, la difficulté est encore plus grande pour la Tunisie, qui tente la même transformation en un temps réduit, avec des moyens plus limités.
Si la facturation électronique promet de moderniser l’économie tunisienne et de renforcer le suivi fiscal, une mise en œuvre trop rapide risque de fragiliser les entreprises les moins préparées. Retards de paiement, blocages techniques, litiges et tentation de l’informel pourraient particulièrement toucher les petites structures qui composent l’essentiel du tissu économique. La transition est largement reconnue comme nécessaire, mais elle exige du temps, de la pédagogie et un accompagnement réel.
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