Il y a des annonces politiques qui attirent l’œil, qui flattent l’imaginaire collectif, et qui donnent l’impression d’un État protecteur, soucieux de répondre au désir légitime de mobilité sociale et géographique. L’adoption de l’article 55 du projet de loi de finances 2026, présenté comme « la possibilité pour chaque famille tunisienne d’importer ou d’acheter une voiture avec avantage fiscal », appartient clairement à cette catégorie. Sur le papier, le dispositif a tout d’un cadeau populaire. Dans la réalité, il s’apparente surtout à un mirage.
La Tunisie compte aujourd’hui environ 3,47 millions de familles, selon le dernier recensement de 2024. Trois millions et demi de foyers potentiellement concernés. À comparer avec un marché automobile qui, en 2022, n’a vendu que 55 281 voitures neuves. Le texte adopté limite en outre les véhicules importés dans ce cadre à 10 % des importations annuelles, soit un plafond d’environ 5 500 voitures par an. Un chiffre dérisoire face à l’ampleur de la demande potentielle.
Faisons un exercice simple : si un million de familles — soit moins du tiers du total — déposaient une demande, le délai d’attente théorique dépasserait 180 ans. Cent quatre-vingts ans pour que tout le monde bénéficie de la mesure. Un siècle et demi d’attente : voilà la véritable portée de ce dispositif présenté comme universel. La promesse d’une voiture pour chaque famille ressemble alors beaucoup à une promesse pour une poignée.
Une illusion ?
Le législateur peut bien encadrer l’avantage : un seul véhicule par famille, transfert possible au conjoint survivant, voiture âgée de moins de huit ans, cylindrée limitée, non-revente avant cinq ans, plafond de revenu pour éviter l’effet d’aubaine. Ces garde-fous ne changent rien au fond du problème : le réservoir d’offre est microscopique par rapport à l’océan de demande potentielle.
Le discours politique, lui, laisse entendre qu’un nouveau droit vient d’être accordé aux Tunisiens. Mais un droit dont l’exercice reste réservé à une minorité chanceuse — ou privilégiée — perd toute substance. Car derrière la rhétorique sociale, la mécanique réelle est implacable : le nombre de bénéficiaires est structurellement limité, les délais incommensurables, et la promesse, au final, inaccessible pour l’écrasante majorité des familles.
Si l’État veut réellement démocratiser l’accès à la voiture, il devra assumer un choix clair : augmenter massivement les importations, revoir le seuil des 10 %, ou — mieux — travailler sur une stratégie globale de mobilité, incluant transport public, fiscalité équitable et accès encadré au marché automobile. Tout le reste relève plus du symbole que de la solution.
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