Les nominations pour la 98ᵉ cérémonie des Oscars ont été annoncées ce jeudi matin à Los Angeles par les acteurs Danielle Brooks et Lewis Pullman. Dès leur publication, elles ont dessiné une édition hors norme, marquée par une domination écrasante d’un film, plusieurs records historiques, des surprises notables et une présence identifiable mais relativement limitée du cinéma international.
Au centre de cette édition se trouve Sinners, réalisé par Ryan Coogler. Avec seize nominations, le film établit un record absolu dans l’histoire des Oscars, dépassant les quatorze nominations détenues jusqu’ici par All About Eve (1950), Titanic (1997) et La La Land (2017). Cette performance exceptionnelle s’explique par l’ampleur du projet et par la manière dont il conjugue plusieurs registres cinématographiques rarement réunis dans un même film à cette échelle de nominations. Sinners est nommé dans les catégories majeures, à commencer par le Meilleur film et le Meilleur réalisateur, mais aussi pour le scénario, la bande originale, les interprétations, ainsi que dans la nouvelle catégorie du Meilleur casting, introduite cette année par l’Académie.
Le film raconte la blessure profonde laissée par la ségrégation dans le Sud des États-Unis des années 1930, à travers un récit qui mêle comédie musicale, film d’époque et horreur vampirique, sur fond de blues. Cette hybridation de genres, associée à un propos historique et politique clairement identifié, a fortement marqué la saison. Michael B. Jordan, qui y incarne des jumeaux mafieux rêvant d’ouvrir un bar clandestin, est nommé pour l’Oscar du Meilleur acteur. Il se retrouve notamment contre Leonardo DiCaprio, nommé pour Une bataille après l’autre, dans un face à face entre deux films très différents mais tout aussi centraux dans cette course aux statuettes. La présence de Delroy Lindo au générique de Sinners est également à souligner, l’acteur recevant avec ce film sa toute première nomination aux Oscars, un moment largement salué dans une carrière pourtant déjà longue et reconnue.
Juste derrière Sinners, Une bataille après l’autre de Paul Thomas Anderson totalise treize nominations. Le film s’impose comme l’autre pilier de cette édition, notamment dans les catégories du Meilleur film et du Meilleur réalisateur. Leonardo DiCaprio y est nommé pour son interprétation d’un antihéros évoluant dans une fresque politique centrée sur la traque d’anciens révolutionnaires d’extrême gauche par un suprémaciste blanc. Malgré le nombre inférieur de nominations par rapport à Sinners, le film reste considéré comme un ultra-favori dans plusieurs catégories majeures, en raison de son ambition formelle, de la signature de son auteur et de sa réception critique tout au long de la saison.
D’autres films apparaissent de manière récurrente dans les nominations, notamment Frankenstein, Hamnet, Marty Supreme, Valeur Sentimentale et Train Dreams. Leur présence témoigne d’une sélection où cohabitent propositions d’auteur et récits plus classiques, mais elle révèle surtout des écarts nets dans l’ampleur de la reconnaissance accordée. Parmi ces films, le film norvégien Valeur sentimentale se distingue par une visibilité nettement plus transversale, qui le place d’emblée dans une position singulière au sein de cette édition.
En effet, Valeur Sentimentale figure parmi les films les plus largement nommés de cette 98ᵉ cérémonie. Le film est en lice dans un ensemble étendu de catégories, couvrant à la fois les prix majeurs, les interprétations et plusieurs domaines techniques. Lauréat du Grand Prix au Festival de Cannes, il s’impose comme l’un des titres les plus transversaux de cette édition, capable de circuler entre différents collèges de votants au sein de l’Académie.
Un simple accident, Palme d’or, n’obtient en revanche que deux nominations. Ce déséquilibre, entre deux films internationaux tous deux primés à Cannes, met en évidence un écart de traitement qui ne peut être expliqué par le seul prestige festivalier.
Plusieurs hypothèses peuvent être avancées, sans qu’aucune ne puisse être tenue pour définitive. La première tient au fonctionnement par branches de l’Académie : un film peut bénéficier d’un consensus suffisamment large pour apparaître dans de nombreuses catégories, tandis qu’un autre concentre ses soutiens sur un nombre plus restreint de sections. Une seconde hypothèse renvoie aux dynamiques de campagne et à la manière dont certaines œuvres parviennent à toucher simultanément plusieurs corps de métiers. Enfin, la nature même d’Un simple accident, film profondément politique et indissociable de la situation de son réalisateur Jafar Panahi — condamné à une peine de prison en Iran pour ce film — peut avoir conduit à une reconnaissance plus concentrée, là où Valeur Sentimentale a suscité une adhésion plus diffuse.
Rien ne permet toutefois d’affirmer que ces écarts relèvent d’un jugement de valeur artistique. Ils illustrent plutôt les logiques propres aux Oscars, où le prestige cannois, y compris une Palme d’or, ne garantit pas mécaniquement une accumulation de nominations.
C’est à l’intérieur de ces logiques qu’apparaissent les quatre longs métrages de fiction internationaux présents cette année dans des catégories autres que celle du Meilleur film international : Valeur Sentimentale, L’Agent secret, Un simple accident et Sirat. Leur point commun est clair : les quatre films ont été distingués au Festival de Cannes. En revanche, leur traduction aux Oscars s’opère selon des modalités très différentes, révélant que Cannes agit comme un seuil de visibilité, mais non comme un facteur d’homogénéisation dans la reconnaissance de l’Académie.
Wagner Moura, qui à Cannes avait remporté le prix de meilleur acteur, devient le premier acteur brésilien nommé pour l’Oscar du Meilleur acteur, grâce à son rôle dans L’Agent secret. Cette nomination s’inscrit dans une continuité récente, après celle de sa compatriote Fernanda Torres, nommée l’année précédente pour l’Oscar de la Meilleure actrice, confirmant une visibilité encore rare, mais désormais identifiable, des interprètes brésiliens dans les catégories d’interprétation principale.
Cette édition est également marquée par plusieurs nominations inattendues. F1, qui ne figurait pas parmi les grands favoris de la saison, décroche quatre nominations, dont une pour le Meilleur film, créant la surprise. À l’opposé, des productions attendues par certains, comme Wicked: For Good ou Avatar: Fire & Ash sont absentes des catégories majeures, une mise à l’écart largement commentée, ces films étant perçus comme n’apportant pas de renouvellement significatif par rapport à leurs précédents volets.
Sur le plan des parcours individuels, plusieurs records et moments historiques jalonnent ces nominations. Emma Stone, nommée pour Bugonia, devient à 37 ans la plus jeune femme à atteindre sept nominations aux Oscars, dépassant un jalon jusque-là associé à Meryl Streep. Ruth E. Carter, pour son travail de costumes sur Sinners, devient quant à elle la femme noire la plus nommée de l’histoire des Oscars, avec une cinquième nomination qui vient confirmer son importance centrale dans le cinéma américain contemporain.
La nomination de La voix de Hind Rajab dans la catégorie du Meilleur film international constitue la troisième nomination de Kaouther Ben Hania aux Oscars. En 2021, L’Homme qui a vendu sa peau avait été nommé dans la catégorie Meilleur film international, marquant une première historique pour le cinéma tunisien. En 2023, Les Filles d’Olfa (Four Daughters) avait été nommé dans la catégorie Meilleur film documentaire. En 2026, La voix de Hind Rajab ramène la cinéaste tunisienne dans la catégorie internationale, confirmant une présence régulière.
À l’échelle du cinéma arabe, ce parcours s’inscrit dans une histoire encore rare aux Oscars. Avant Kaouther Ben Hania, seul l’algérien Rachid Bouchareb avait déjà totalisé trois nominations : Poussières de vie (1995), Indigènes (2006) et Hors-la-loi (2010), les trois dans la catégorie Meilleur film International. Kaouther Ben Hania devient en revanche la première femme arabe à atteindre trois nominations aux Oscars, toutes catégories confondues.
La voix de Hind Rajab s’inscrit directement dans l’actualité récente de Gaza. Le film revient sur le destin de Hind Rajab, enfant palestinienne devenue un symbole après les événements qui ont conduit à son assassinat, largement documentés et relayés. Le film s’attache à reconstituer son histoire à partir de faits établis, de témoignages et d’éléments concrets, en donnant une place centrale à la voix de l’enfant et à ce qu’elle représente dans le contexte du conflit.
La portée politique et humaine du film découle précisément de ce choix de sujet et de temporalité. La nomination intervient alors que la situation à Gaza demeure au cœur de débats internationaux intenses, et que les récits palestiniens restent peu présents dans les grandes cérémonies occidentales. La reconnaissance de La voix de Hind Rajab par l’Académie confère ainsi une visibilité institutionnelle à une histoire contemporaine encore ouverte, inscrivant un film tunisien et arabe dans un espace où ce type de récit est rarement représenté.
Cette édition des Oscars intervient à un moment où l’Académie a profondément évolué dans sa composition. En une dizaine d’années, la part de membres vivant hors des États-Unis est passée d’environ 8 % en 2015 à près de 20 à 25 % aujourd’hui. Les promotions récentes ont même accordé une majorité de nouvelles invitations à des professionnels internationaux, issus de plus de soixante pays, traduisant une diversification réelle des profils et des sensibilités au sein du corps électoral.
Pourtant, cette évolution ne se reflète pas encore de manière visible dans les nominations des catégories principales, qui restent très majoritairement dominées par des productions américaines. Les films internationaux continuent, dans la plupart des cas, d’être cantonnés à la catégorie du Meilleur film international ou à un nombre limité de nominations, même lorsqu’ils ont été largement reconnus sur la scène festivalière.
Ce décalage met en évidence une réalité plus nuancée : si les regards qui composent l’Académie sont aujourd’hui plus variés, tous les récits ne circulent pas avec la même facilité. Certains sujets, profondément ancrés dans des contextes culturels, sociaux ou politiques spécifiques, peinent encore à franchir l’ensemble des catégories, tandis que d’autres thèmes, plus universels, trouvent plus aisément un écho commun. À travers cette édition, se pose ainsi une question centrale : comment cette diversité croissante des sensibilités finira-t-elle par transformer, ou non, la manière dont l’Académie reconnaît les films au-delà de leurs frontières d’origine ?
La 98ᵉ cérémonie des Oscars se tiendra le 15 mars 2026 au Dolby Theatre à Hollywood. Elle sera présentée par Conan O’Brien et retransmise sur ABC et Hulu.
Voici, catégorie par catégorie, la liste complète des nominations retenues par l’Académie pour cette 98ᵉ cérémonie des Oscars.
Oscars 2026 : toutes les nominations
Meilleur Film
- Une Bataille après l’autre
- Sinners
- Hamnet
- Valeur Sentimentale
- Frankenstein
- L’Agent Secret
- Train Dreams
- Marty Supreme
- Bugonia
- F1
Meilleure réalisation
- Paul Thomas Anderson (Une Bataille après l’autre)
- Chloé Zhao (Hamnet)
- Josh Safdie (Marty Supreme)
- Joachim Trier (Valeur Sentimentale)
- Ryan Coogler (Sinners)
Meilleure actrice
- Jessie Buckley (Hamnet)
- Rose Byrne (Si j’en avais la force/If I Had Legs I’d Kick You)
- Renate Reinsve (Valeur Sentimentale)
- Emma Stone (Bugonia)
- Kate Hudson (Sur un air de blues)
Meilleur acteur
- Timothée Chalamet (Marty Supreme)
- Leonardo DiCaprio (Une Bataille après l’autre)
- Michael B. Jordan (Sinners)
- Wagner Moura (L’Agent Secret)
- Ethan Hawke (Blue Moon)
Meilleure actrice dans un second rôle
- Amy Madigan (Evanouis/Weapons)
- Teyana Taylor (Une Bataille après l’autre)
- Inga Ibsdotter Lilleaas (Valeur Sentimentale)
- Elle Fanning (Valeur Sentimentale)
- Wunmi Mosaku (Sinners)
Meilleur acteur dans un second rôle
- Benicio Del Toro (Une Bataille après l’autre)
- Jacob Elordi (Frankenstein)
- Delroy Lindo (Sinners)
- Sean Penn (Une Bataille après l’autre)
- Stellan Skarsgård (Valeur Sentimentale)
Meilleur scénario original
- Ronald Bronstein & Josh Safdie (Marty Supreme)
- Robert Kaplow (Blue Moon)
- Un Simple accident (Jafar Panahi)
- Joachim Trier & Eskil Vogt (Valeur Sentimentale)
- Ryan Coogler (Sinners)
Meilleur scénario adapté
- Will Tracy (Bugonia)
- Guillermo Del Toro (Frankenstein)
- Maggie O’Farrell & Chloé Zhao (Hamnet)
- Paul Thomas Anderson (Une Bataille après l’autre)
- Clint Bentley & Greg Kwedar (Train Dreams)
Meilleur film en langue étrangère
- Un Simple accident
- L’Agent Secret
- Valeur Sentimentale
- Siràt
- La Voix de Hind Rajab
Meilleur film d’animation
- Arco
- Elio
- KPop Demon Hunters
- Amélie et la Métaphysique des tubes
- Zootopie 2
Meilleure photographie
- Frankenstein
- Marty Supreme
- Une Bataille après l’autre
- Sinners
- Train Dreams
Meilleur montage
- F1
- Marty Supreme
- Valeur Sentimentale
- Une Bataille après l’autre
- Sinners
Meilleurs décors
- Une Bataille après l’autre
- Frankenstein
- Hamnet
- Marty Supreme
- Sinners
Meilleurs costumes
- Avatar : de Feu et de Cendres
- Hamnet
- Frankenstein
- Sinners
- Marty Supreme
Meilleur casting
- Marty Supreme
- Hamnet
- Une Bataille après l’autre
- L’Agent Secret
- Sinners
Meilleurs maquillages et coiffures
- Frankenstein
- Kokuho
- Smashing Machine
- Sinners
- The Ugly Stepsister
Meilleurs effets visuels
- Avatar : de Feu et de Cendres
- F1
- Jurassic World : Renaissance
- The Lost Bus – Au cœur des flammes
- Sinners
Meilleur son
- Siràt
- F1
- Frankenstein
- Sinners
- Une Bataille après l’autre
Meilleure musique originale
- Frankenstein
- Hamnet
- Une Bataille après l’autre
- Sinners
- Bugonia
Meilleure chanson originale
- “Sweet Dreams Of Joy » (Viva Verdi!)
- « Dear Me » (Diane Warren: Relentless)
- “Golden” (KPop Demon Hunters)
- “I Lied to You” (Sinners)
- “Train Dreams” (Train Dreams)
Meilleur documentaire
- Cutting Through Rocks
- The Perfect Neighbor
- Seeds
- Yanuni
- 2000 Meters to Andriivka
Meilleur court métrage documentaire
- All The Empty Rooms
- Armed Only With A Camera
- Children No More: Were And Are Gone
- The Devil Is Busy
Meilleur court métrage d’animation
- Butterfly
- Forevergreen
- Retirement Plan
- The Girl Who Cried Pearls
- The Three Sisters
Meilleur court métrage
- A Friend Of Dorothy
- Two People Exchanging Saliva
- The Singers
- Jane Austen’s Period Drama
- Butcher’s Stain
Neïla Driss