L’annonce des nominations de la 98e cérémonie des Oscars, qui se tiendra le 15 mars 2026 à Los Angeles, met une nouvelle fois en lumière la place centrale qu’occupe le Festival de Cannes dans la trajectoire internationale des films. Six œuvres issues de la Sélection officielle 2025 totalisent dix-neuf nominations, un chiffre qui, au-delà de sa portée symbolique, invite surtout à interroger la nature de cette reconnaissance, ses logiques internes et les écarts qu’elle révèle entre les valeurs portées par Cannes et celles mises en avant par l’Académie américaine.
Si l’on s’en tient aux chiffres, Valeur sentimentale de Joachim Trier domine largement cette présence cannoise. Lauréat du Grand Prix, le film concentre à lui seul neuf nominations, traversant presque toutes les strates de distinction possibles, des catégories majeures à celles de l’interprétation, de l’écriture et du montage. Cette reconnaissance étendue n’est pas anodine. Elle tient à la nature même du cinéma de Joachim Trier, à sa capacité à inscrire des récits profondément intimes dans une forme narrative lisible, structurée, immédiatement identifiable pour l’Académie. Valeur sentimentale explore les liens familiaux, la mémoire affective et les zones fragiles de l’existence avec une précision émotionnelle qui n’exclut jamais la clarté du récit. C’est un cinéma de la nuance, de l’équilibre, où la complexité psychologique des personnages s’inscrit dans une dramaturgie solide. Cette combinaison explique sans doute pourquoi le film franchit sans difficulté les frontières entre reconnaissance festivalière européenne et adhésion institutionnelle hollywoodienne.
À l’autre extrémité du spectre, Un simple accident de Jafar Panahi, Palme d’or du 78e Festival de Cannes, ne recueille que deux nominations, pour le Meilleur film international et le Meilleur scénario original. Ce contraste ne peut être réduit à une simple question de goût ou de visibilité. Il renvoie à une question beaucoup plus profonde, celle des conditions mêmes de création du cinéma et de la manière dont elles sont, ou non, prises en compte par les grandes institutions internationales.
Car le cinéma de Jafar Panahi ne peut être dissocié de son contexte. Faire un film en Iran n’est pas un acte neutre. C’est un geste exposé, risqué, potentiellement sanctionné par la prison. Tourner, écrire, montrer un film dans un tel cadre implique une prise de risque réelle, tangible, qui dépasse de loin les contraintes artistiques ou industrielles rencontrées dans les pays occidentaux. Cette réalité ne constitue pas un arrière-plan, elle irrigue le film de l’intérieur. Elle en est l’une des forces majeures. La contrainte ne limite pas ici la création, elle la structure, elle lui donne son urgence, sa nécessité, sa gravité, et conditionne directement le geste cinématographique.
Dans ce contexte, le mérite d’un film comme Un simple accident ne peut se mesurer uniquement à l’aune de critères esthétiques ou narratifs isolés. Il réside aussi dans le fait même que le film existe. Reconnaître son scénario, saluer son écriture, tout en le tenant à distance des catégories les plus exposées, revient à fragmenter l’œuvre, à en extraire une dimension acceptable sans embrasser pleinement le geste cinématographique et politique qu’elle incarne. Or, c’est précisément cette dimension politique, cette prise de risque assumée, qui donne au film sa force et devrait, selon moi, appeler une reconnaissance à la mesure de l’engagement qu’il implique. Faire un film sous la menace, dans un espace de restriction et de surveillance, implique un engagement et un courage qui méritent d’être considérés comme des critères à part entière de l’excellence artistique.
Au-delà de cette dimension, tout en étant profondément ancré dans le contexte iranien, Un simple accident dépasse largement ce cadre pour atteindre une portée universelle. Le film, qui suit un groupe d’hommes convaincus d’avoir reconnu l’un de leurs anciens tortionnaires et s’interroge sur la manière de lui faire rendre compte, finit par confronter chacun à la complexité morale de la vengeance, de la justice et du pardon — des thèmes qui résonnent bien au-delà de la situation politique locale et invitent à une réflexion profonde sur la condition humaine et les liens entre mémoire, traumatisme et responsabilité individuelle et collective. C’est précisément cette capacité à transformer une expérience située en interrogation universelle, telle que le film la déploie, qui a pu pousser le jury de Cannes à saluer l’œuvre au point de lui attribuer la Palme d’or, lecture que le jury de Cannes semble avoir pleinement assumée, alors que la reconnaissance au sein de l’Académie est restée plus limitée.
Entre ces deux pôles, L’Agent secret de Kleber Mendonça Filho occupe une position intermédiaire particulièrement révélatrice. Déjà distingué à Cannes par le Prix de la mise en scène et le Prix d’interprétation masculine, le film trouve aux Oscars une reconnaissance qui touche à la fois sa dimension narrative et son incarnation. Le cinéma de Kleber Mendonça Filho, traversé par une réflexion sur l’histoire, la mémoire collective et les tensions sociales, s’inscrit dans une forme plus immédiatement lisible, sans renoncer à une profondeur politique réelle. La nomination de Wagner Moura consacre une performance centrale, construite dans la durée, tandis que la reconnaissance du casting dans son ensemble souligne l’importance du travail collectif dans l’équilibre du film. Ici, l’Académie semble prolonger le regard porté par Cannes, sans pour autant aller jusqu’à une consécration massive.
Sirāt d’Oliver Laxe suit une trajectoire encore différente. Récompensé par le Prix du Jury ex æquo, le film se distingue par une approche sensorielle et spirituelle du cinéma, où le son, le paysage et le rapport au temps deviennent des éléments narratifs à part entière. Sa reconnaissance aux Oscars, concentrée sur le Meilleur film international et le Meilleur son, souligne une attention portée à sa singularité formelle plutôt qu’à une logique narrative traditionnelle. Sirāt n’est pas un film qui cherche l’adhésion immédiate, mais une expérience qui s’impose par sa radicalité sensible.
Enfin, la présence de Arco d’Ugo Bienvenu et de Amélie et la métaphysique des tubes de Maïlys Vallade et Liane-Cho Han rappelle que la Sélection officielle de Cannes s’ouvre aussi à d’autres formes de narration. Ces films d’animation, présentés en Séances spéciales, témoignent d’un rapport au cinéma où l’imaginaire, la transmission et l’invention visuelle occupent une place centrale.
Au-delà des écarts de reconnaissance et des trajectoires individuelles, ces dix-neuf nominations rappellent surtout une évidence : c’est à Cannes, plus que dans tout autre festival de cinéma, que se révèle aujourd’hui une large part des films qui structurent l’année cinématographique internationale. La Sélection officielle n’est pas seulement un espace de consécration, elle est un point de départ. C’est là que les œuvres apparaissent pour la première fois, se confrontent au regard critique, s’inscrivent dans un récit mondial avant de poursuivre, chacune à sa manière, leur parcours dans les grandes cérémonies.
Qu’ils soient ensuite largement nommés, reconnus de manière plus ciblée ou parfois partiellement ignorés, ces films ont en commun d’avoir été révélés sur la Croisette. Cannes agit comme un révélateur, un lieu où se dessinent les lignes de force du cinéma contemporain, bien avant que ne s’opèrent les choix, les hiérarchies et les filtrages propres aux autres institutions. Les Oscars ne viennent pas créer ces films, ils les reçoivent, les requalifient ou les re déploient selon une logique qui leur est propre.
Dans cette perspective, l’importance de Cannes ne se mesure pas uniquement à la conversion de ses palmarès en récompenses ultérieures, mais à sa capacité constante à faire émerger les œuvres qui comptent. Année après année, c’est sur ses écrans que se donnent à voir les films qui nourriront les débats, les controverses et les reconnaissances de la saison. Plus qu’un simple festival, Cannes demeure le lieu où s’écrit, en amont, l’histoire du cinéma de l’année.
Rendez-vous le 16 mars 2026 pour savoir lesquels de ces six films nommés repartiront avec une statuette.
Liste des nominations par film:
VALEUR SENTIMENTALE de Joachim Trier
Compétition – Grand Prix
9 nominations :
- Meilleur Film
- Meilleur Film International
- Meilleur Réalisation
- Meilleure Actrice : Renate Reinsve
- Meilleur Acteur dans un second rôle : Stellan Skarsgård
- Meilleure Actrice dans un second rôle : Elle Fanning
- Meilleure Actrice dans un second rôle : Inga Ibsdotter Lilleaas
- Meilleur Scénario original
- Meilleur Montage
L’AGENT SECRET de Kleber Mendonça Filho
Compétition – Prix de la mise en scène – Prix d’interprétation masculine
4 nominations :
- Meilleur Film
- Meilleur Film International
- Meilleur Acteur : Wagner Moura
- Meilleur Casting
UN SIMPLE ACCIDENT de Jafar Panahi
Compétition – Palme d’Or
2 nominations :
- Meilleur Film International
- Meilleur Scénario original
SIRĀT d’Oliver Laxe
Compétition – Prix du Jury (Ex-aequo)
2 nominations :
- Meilleur Film International
- Meilleur Son
ARCO de Ugo Bienvenu
Séances spéciales
1 nomination
- Meilleur Film d’animation
AMÉLIE ET LA MÉTAPHYSIQUE DES TUBES de Maïlys Vallade et Liane-Cho Han
Séances spéciales
1 nomination
- Meilleur Film d’animation
Neïla Driss