Alors que la saison des grandes récompenses internationales bat son plein, le cinéma tunisien franchit une nouvelle étape avec la présence de La voix de Hind Rajab dans la liste de présélection des EE BAFTA Film Awards 2026, confirmant ainsi le parcours international exceptionnel du film et de sa réalisatrice, Kaouther Ben Hania.
Depuis sa première mondiale à la Mostra de Venise, où il a été accueilli par une standing ovation d’un record de 23 minutes et 50 secondes, et a remporté le Lion d’argent – Grand Prix du jury, La voix de Hind Rajab poursuit une trajectoire internationale d’une rare continuité. Sélection après sélection, le film s’impose comme l’un des titres les plus visibles de la saison, bien au-delà de son pays d’origine.
La voix de Hind Rajab s’appuie sur une histoire réelle, devenue emblématique par la force même de sa tragédie. Le film revient sur les derniers instants de Hind Rajab, une fillette palestinienne de six ans, dont la voiture a été prise pour cible par des tirs de l’armée israélienne, tuant les autres occupants. Restée seule et blessée, Hind parvient à contacter les services de secours pour qu’ils viennent la chercher. Elle sera cependant tuée quelques heures plus tard lors d’une seconde attaque menée contre le véhicule. À partir de cette situation, Kaouther Ben Hania adopte un dispositif resserré, centré sur la voix, le temps réel, l’hors-champ et l’attente. Le film ne cherche ni l’illustration ni l’explication, mais construit son récit à partir d’une mise en scène précise, maîtrisée et assumée.
La présence de La voix de Hind Rajab dans la liste de présélection des BAFTA dans deux catégories — Meilleur film en langue non anglaise et Meilleur réalisateur— s’inscrit dans un mouvement plus large de reconnaissance du cinéma arabe contemporain. Elle souligne à la fois la singularité du film et la place désormais clairement identifiée de sa réalisatrice parmi les cinéastes reconnus par les grandes institutions cinématographiques mondiales.
Décernés par l’Académie britannique des arts du cinéma et de la télévision, les BAFTA constituent l’un des pôles majeurs de légitimation du cinéma international. Leur processus de sélection repose sur l’évaluation par des professionnels issus de l’ensemble des métiers du cinéma, notamment en matière de mise en scène, d’écriture et de cohérence artistique. Être retenu dès la phase de présélection signifie que le film est reconnu sur ces critères, indépendamment de toute lecture conjoncturelle.
La sélection de Kaouther Ben Hania dans la catégorie Meilleur réalisateur donne à cette reconnaissance une portée particulière. Elle distingue explicitement un geste de mise en scène et un regard d’autrice, consacrant la réalisatrice en tant que telle. Cette reconnaissance individuelle reste exceptionnelle pour une cinéaste issue du monde arabe, et encore plus rare lorsqu’elle s’inscrit dans une trajectoire aussi continue.
En un peu plus d’une décennie, Kaouther Ben Hania a construit un parcours international sans équivalent dans le cinéma tunisien et arabe. Dès son premier long métrage, Le Challat de Tunis (2013), sélectionné à Cannes à l’ACID, son travail s’inscrit immédiatement dans les grands circuits de reconnaissance. Zaineb n’aime pas la neige (2016) remporte le Tanit d’or aux Journées cinématographiques de Carthage. La Belle et la Meute (2017) est ensuite sélectionné à Cannes dans la section Un Certain Regard.
L’Homme qui a vendu sa peau (2020) marque un tournant décisif avec une nomination aux Oscars, une première pour une réalisatrice tunisienne et arabe. Les Filles d’Olfa (2023), sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes, est à son tour nommé aux Oscars, confirmant cette trajectoire unique. La voix de Hind Rajab, son sixième long métrage, prolonge et amplifie ce parcours, en inscrivant désormais son nom dans les sélections des Golden Globes et des BAFTA.
Kaouther Ben Hania devient ainsi la première réalisatrice tunisienne à être sélectionnée en compétition officielle à Cannes depuis 1970, mais aussi la première cinéaste du monde arabe à obtenir deux nominations aux Oscars. À cela s’ajoute une autre première historique : La voix de Hind Rajab est le premier film tunisien nommé aux Golden Globes, et le deuxième long métrage de fiction arabe à y accéder, après Capharnaüm de Nadine Labaki en 2019.
La reconnaissance de La voix de Hind Rajab s’inscrit par ailleurs dans une saison singulière pour les cinémas arabes. Cette année, la shortlist de l’Oscar du Meilleur film international compte quatre films issus du monde arabe, fait inédit à ce stade de la sélection : The President’s Cake, réalisé par Hasan Hadi (Irak), Palestine 36 d’Annemarie Jacir (Palestine), et All That’s Left of You de Cherien Dabis (Jordanie), aux côtés du film tunisien. Cette convergence souligne un moment particulier de visibilité pour les cinémas arabes dans leur diversité.
Plus encore que la trajectoire d’un film, La voix de Hind Rajab affirme la place de Kaouther Ben Hania elle-même. Film après film, elle s’impose comme une grande réalisatrice, en perpétuelle remise en question, capable d’innover, de déplacer ses propres lignes et de surprendre à chaque nouvelle œuvre. Son cinéma, construit avec une rigueur presque architecturale, ne se répète jamais : il se réinvente, tout en consolidant une signature désormais pleinement reconnue sur la scène internationale.
Neïla Driss