J’ai vocation à retenir et garder telles quelles des traces ténues et tenaces. Car elles me fondent face à l’oubli et me ramènent toujours à celui que je fus dans le fuyant du temps.
Parfois, de simples patronymes pourtant irrigués de significations peuvent conjurer l’effacement.
D’autres fois, ce sont des noms de magasins, ceux de grands professionnels de la presse,de la médecine ou du barreau, ou encore ceux de minuscules commerçants de proximité, des enseignes de bars et cafés qui eurent leur heure.
Tenter une énumération. Dire pêle-mêle ce qui revient : Sitruk, Baranès, Kalfon, Galula, Sitbon. Alors réaliser que seulement cinq noms pourraient être les têtes de liste d’un inventaire inépuisable.
Cesser d’écrire. Méditer, chercher au fond de soi, aller vers celles et ceux qui comme des fantômes angéliques, nous habitent fussent-ils outre-tombe, fussions-nous à tire d’âme. Se taire. Laisser remonter le souvenir dans sa complexité.
Quand j’arpente le cimetière du Borgel, entre les tombes souvent délaissées, je ne peux m’empêcher d’être aspiré par le souvenir du registre d’appel de ma classe où beaucoup des noms inscrits sur les stèles figuraient.
Ces sépultures de personnes que je ne connais pas mais dont les noms me sont familiers me renvoient aussi aux enseignes de nos rues lorsque les noms de fantaisie jouxtaient les raisons sociales.
Sur des vitrines, je pouvais lire Borg, Schembri ou Sammut et sur les tombes, gravés dans le marbre, je relis les mêmes noms.
Ces fulgurances, je les ai ressenties pour la première fois en remontant l’avenue principale de La Valette. Toutes les enseignes que mon regard croisait portaient des noms familiers, ceux d’amis ou de relations : Mangani, Farrugia, Azzopardi, Grech, Cauchi, Tabone.
Puis, un jour, sur l’allée centrale du cimetière chrétien de Tunis, la même sensation troublante s’est imposée à moi. Les mêmes noms, comme si j’étais à la Valette. Ou encore comme si un peu de la Valette reposait à Tunis.
On écrit toujours contre la mort et ces tombes si nombreuses sont non pas des monuments en exil mais des repères inlassables pour ceux de la diaspora qui reviendront un jour.
Ces ancêtres devenus poussière nous fixent dans l’humus et où que nous soyons, ils nous interpellent et nous rappellent à un sol aussi absolu que celui des poètes : mon sol natal, celui dont je m’exhume.
Toutes ces traces me fascinent. Qu’elles remontent au cours d’une conversation ou qu’elles reviennent à petits pas dans l’intimité d’un cimetière. Ces échos parfois lointains me remuent car je les assume et plus précisément, je voudrais m’emparer de leur continuité, les établir dans une présence diffuse mais bien réelle.
Ceci, je voudrais le dire et le revendiquer. Je suis un chercheur de traces dans la fuite du temps. Chaque éclat, chaque tesselle, chaque bribe sont mon horizon à rebours et le socle de mon regain.