C’est avec beaucoup de nostalgie teintée de tristesse que j’ai remonté un chemin des écoliers qui n’était pas le mien mais que j’ai souvent arpenté avec Sadok Ben Mhenni lorsque nous accompagnions Lina à l’école. Encore enfant, celle qui deviendra Tunisian Girl deux décennies plus tard, était scolarisée à l’Étoile.
Pour rejoindre la rue de la Kasbah où se trouve cette école, nous passions par le quartier de la Khirba puis remontions la rue Jamaa Ghorbal, ce que j’entreprends de réaliser, avec la révélation soudaine que certaines venelles de la médina sont immuables. Ainsi, si les pavés sont toujours branlants et disjoints, le même commerçant vend toujours des pelotes de coton filé qu’il accroche devant sa boutique toujours parée de couleurs vives. Quelques portes cloutées accrochent mon regard : elles ont pris de l’âge et ne sont pas entretenues comme beaucoup de pépites du Vieux Tunis.
Je revois Sadok tenant Lina par la main comme il continuera à le faire tout au long de leurs vies trop tôt interrompues. Je nous revois cheminant jusqu’au seuil de l’école puis revenant en ville après avoir déposé Lina. Car ma médina est aussi peuplée d’ombres amies et aimées que j’aime retrouver ici, vivantes et vibrantes, plutôt que dans la solitude des tombes du Djellaz.
Zeitounien, mon oncle Abdeljelil aimait fréquenter les cénacles du souk des Libraires où il m’amenait souvent et où je restais sagement assis, écoutant les grandes personnes et observant le flux des passants. Ces impressions, je les revis souvent lorsque je traverse les souks, humant des existences évanouies. Partout, des vies à rebours du temps m’assaillent et je me laisse, consentant et éveillé , habiter par elles.
Je continue ma promenade dans la forêt textile d’El Grana jusqu’au mausolée de Sidi Mahrez où je retrouve les mêmes vestales, leurs vies vouées au service de la mémoire du saint personnage. J’hésite à continuer jusqu’à Halfaouine et préfère rebrousser chemin vers le souk des Bijoutiers, non pas à El Berka mais dans le lacis de ruelles où je finis toujours par retrouver mon ami Daniel Raccah tout en ayant une pensée pour le grand sertisseur que fut Settimo Spina dont la minuscule échoppe de la rue Sidi El Morjani était assise sur une mine d’or.
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