Le Festival de Cannes a annoncé que le réalisateur sud-coréen Park Chan-wook présidera le Jury de la Compétition officielle de sa 79e édition, qui se tiendra du 12 au 23 mai 2026. Figure majeure du cinéma contemporain, cinéaste mondialement reconnu par la critique comme par le public, il devient ainsi le premier réalisateur coréen à occuper cette fonction depuis la création du festival.
Le samedi 23 mai 2026, sur la scène du Grand Théâtre Lumière, Park Chan-wook et les membres de son jury auront la responsabilité de désigner la Palme d’or 2026. Elle succédera à celle attribuée en 2025 à l’Iranien Jafar Panahi pour Un simple accident,remise par Juliette Binoche lors de la précédente cérémonie de clôture.
Cette nomination s’inscrit dans une relation ancienne et constante entre le cinéaste et la Croisette. Depuis plus de vingt ans, Cannes accompagne en effet le parcours international de Park Chan-wook, dont la filmographie, composée d’une douzaine de longs métrages, s’est imposée comme l’une des plus singulières et influentes du cinéma mondial contemporain.
Viscéral, baroque, souvent dérangeant, son cinéma explore sans détour les zones les plus troubles du désir, de la violence et de la morale. Ses récits naviguent entre thriller psychologique, tragédie intime, satire sociale et mélodrame, tout en conservant une attention constante à leurs implications humaines et sociales. Derrière la stylisation extrême de ses images, Park Chan-wook construit des univers où les pulsions, les contradictions et les obsessions humaines deviennent le véritable moteur narratif.
Dans leur déclaration officielle, la présidente du Festival de Cannes Iris Knobloch et le délégué général Thierry Frémaux ont salué « l’inventivité », la « maîtrise visuelle » et la capacité du cinéaste à saisir « les multiples pulsions de femmes et d’hommes aux destins étranges », soulignant l’apport décisif de son œuvre au cinéma contemporain ainsi que l’importance du cinéma coréen dans les questionnements artistiques et politiques actuels.
L’histoire entre Park Chan-wook et Cannes débute véritablement en 2004, lorsque Old Boy reçoit le Grand Prix du Festival. Le film devient immédiatement un phénomène international et installe durablement son auteur sur la scène mondiale. Par la suite, chacune de ses présences en Compétition confirme cette reconnaissance : Thirst, ceci est mon sang obtient le Prix du Jury en 2009, Mademoiselle est présenté en 2016, tandis que Decision to Leave lui vaut le Prix de la mise en scène en 2022. Cette régularité au palmarès témoigne d’une fidélité réciproque entre un auteur et le Festival.
Souvent rapproché de cinéastes comme Quentin Tarantino, Brian De Palma ou David Fincher pour son sens de la construction visuelle et narrative, Park Chan-wook revendique pourtant des influences plus classiques, citant Akira Kurosawa, Ingmar Bergman, Luchino Visconti ou Alfred Hitchcock. La découverte de Sueurs froides marque d’ailleurs un moment fondateur dans sa vocation. L’empreinte hitchcockienne traverse toute son œuvre, qu’il s’agisse de la précision du découpage, du travail sur le regard ou de la mise en scène de l’obsession.
Cette influence apparaît notamment dans Stoker (2013), son incursion hollywoodienne avec Nicole Kidman et Mia Wasikowska, librement inspirée de L’Ombre d’un doute, mais aussi dans Decision to Leave, thriller vertigineux construit autour d’une fascination amoureuse poussée jusqu’à ses limites morales.
L’obsession constitue en effet l’un des axes centraux de son cinéma, jusque dans son film le plus récent, Aucun autre choix (2025), satire à l’humour noir qui examine la quête de réussite sociale dans la Corée contemporaine et prolonge la critique des structures patriarcales déjà à l’œuvre dans Mademoiselle, œuvre féministe et queer devenue l’un de ses films les plus commentés.
La vengeance demeure l’autre grand fil conducteur de sa filmographie, notamment à travers la célèbre trilogie initiée avec Sympathy for Mister Vengeance (2002), poursuivie avec Old Boy (2004) et conclue par Lady Vengeance (2005). Dans ces récits où la violence côtoie l’ironie noire, Park Chan-wook développe un art du contraste permanent, mêlant grotesque et tragédie, cruauté et humour, dans une exploration profondément picturale des tensions entre amour et destruction.
Avant même cette reconnaissance internationale, son troisième long métrage, JSA (Joint Security Area), avait déjà marqué l’histoire du cinéma sud-coréen en battant le record du box-office national en 2000, confirmant sa capacité à conjuguer ambition artistique et succès populaire. Cette double dimension — exigence formelle et accessibilité — correspond pleinement à l’évolution du cinéma coréen contemporain, affranchi des codes traditionnels tout en restant profondément ancré dans son public.
La présidence de Park Chan-wook apparaît également comme le prolongement naturel de l’attention portée par Cannes au cinéma coréen depuis plusieurs décennies. Dès le début des années 2000, une nouvelle génération de cinéastes coréens s’impose sur la Croisette, portée notamment par Im Kwon-taek, premier réalisateur coréen récompensé à Cannes avec le Prix de la mise en scène en 2002 pour Ivre de femmes et de peinture. Suivront Hong Sang-soo, Kim Ki-duk, Lee Chang-dong ou encore Kim Jee-woon, Yeon Sang-ho et Byun Sung-hyun, présents dans différentes sections du Festival.
Cette reconnaissance atteint son point culminant en 2019 lorsque Bong Joon-ho remporte la première Palme d’or coréenne pour Parasite, consacrant définitivement la place centrale du cinéma sud-coréen dans le paysage international.
Les interprètes coréens ont également marqué l’histoire récente du festival, notamment Jeon Do-yeon, Prix d’interprétation féminine pour Secret Sunshine en 2007, et Song Kang-ho, récompensé en 2022 pour Les Bonnes Étoiles. Acteur emblématique, ce dernier a d’ailleurs collaboré à quatre reprises avec Park Chan-wook, soulignant la continuité artistique qui traverse son œuvre.
À quelques mois de l’ouverture du Festival, le futur président du Jury a livré une déclaration qui éclaire sa conception du cinéma : pour lui, entrer dans une salle obscure revient à accepter une forme de captivité volontaire permettant à l’âme de se libérer à travers le film. Il évoque également, dans un contexte mondial marqué par les divisions, la capacité du cinéma à réunir les spectateurs dans une expérience collective fondée sur une respiration et une émotion partagées.
La Sélection officielle de cette 79e édition sera dévoilée à la mi-avril 2026. D’ici là, la nomination de Park Chan-wook annonce déjà une édition placée sous le signe d’un cinéma exigeant, sensoriel et profondément ancré dans les tensions du monde contemporain — un cinéma que Cannes accompagne depuis longtemps et dont il incarne aujourd’hui, à travers cette présidence, l’une des expressions les plus abouties.
À n’en pas douter, lorsque le Festival s’ouvrira le 12 mai prochain, tous les regards convergeront vers la Croisette, où les battements de cœur du cinéma mondial se synchroniseront une nouvelle fois dans l’obscurité des salles.
Neïla Driss