L’annonce est passée presque inaperçue sur la page officielle de l’Union européenne en Tunisie. Pourtant, elle a rapidement enflammé les discussions dans les cercles professionnels. Le programme PAMT2, dédié au soutien des médias tunisiens, aurait mobilisé 5,3 millions d’euros entre 2021 et 2026, soit plus de 18 millions de dinars. Un chiffre conséquent dans un secteur fragilisé, en crise structurelle et en quête de repères.
Sur le papier, les objectifs sont difficiles à contester : renforcer l’accès à une information fiable, soutenir le fact-checking, encourager l’investigation, développer des formats innovants comme le podcast, intégrer l’intelligence artificielle dans les pratiques rédactionnelles et améliorer la viabilité économique des entreprises médiatiques. Le programme s’inscrit dans le cadre plus large de PAGE (Programme d’appui à la gouvernance économique), également financé par l’Union européenne.
Quelles transformations tangibles ont été observées depuis 2021 ?
Mais au-delà des intentions affichées, la question qui revient avec insistance est celle de l’efficacité réelle.
Dans plusieurs rédactions, des journalistes s’interrogent : quelles transformations tangibles ont été observées depuis 2021 ? Les formations en vérification des faits ont-elles permis de structurer durablement des cellules spécialisées ? Les outils numériques introduits sont-ils encore utilisés, ou sont-ils restés au stade expérimental ? L’intégration de l’intelligence artificielle a-t-elle été pensée de manière stratégique ou ponctuelle ?
D’autres voix, notamment parmi les responsables de médias indépendants, soulèvent un enjeu plus sensible : la répartition des financements. Quels critères ont présidé à la sélection des bénéficiaires ? Combien ont réellement reçu un appui financier direct, et sous quelle forme ? Quelle part du budget a été consacrée aux frais de gestion, aux experts internationaux, aux cabinets de conseil ?
Dans un contexte où plusieurs entreprises médiatiques peinent à payer les salaires, où la publicité se contracte et où la confiance du public reste fragile, plus de 18 millions de dinars constituent une enveloppe qui appelle à la transparence. Le débat ne porte pas uniquement sur le montant, mais sur la traçabilité des dépenses et l’impact mesurable des actions menées.
Il ne s’agit pas de remettre en cause le principe du soutien international au secteur. Depuis la transition post-2011, l’accompagnement des partenaires étrangers a joué un rôle structurant dans la formation, la modernisation et l’ouverture du paysage médiatique tunisien. Mais quinze ans plus tard, les exigences ont évolué. Les acteurs locaux réclament moins de projets ponctuels et davantage de stratégies durables, adaptées aux réalités économiques nationales.
Une tension plus profonde
La polémique autour du PAMT2 révèle ainsi une tension plus profonde : celle entre une logique de projet, souvent technocratique, et une crise systémique qui exige des réponses structurelles. Former au fact-checking ne suffit pas si les rédactions manquent de moyens humains. Introduire l’intelligence artificielle ne compense pas l’absence de modèles économiques viables. Multiplier les ateliers ne remplace pas une réforme globale du marché publicitaire et du cadre réglementaire.
Au fond, la question centrale demeure simple : ces 5,3 millions d’euros ont-ils réellement renforcé l’indépendance, la qualité et la résilience des médias tunisiens ? Ou ont-ils alimenté un cycle de formations successives sans effet durable ?
L’annonce de l’Union européenne, loin de clore le débat, l’a ravivé. Elle met en lumière une exigence croissante de redevabilité dans le secteur médiatique lui-même. À l’heure où les journalistes réclament davantage de transparence de la part des pouvoirs publics, la demande s’étend désormais aux programmes d’appui qui prétendent les soutenir.
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