C’est un rendez-vous diplomatique comme Tunis en accueille régulièrement : une poignée de main, deux drapeaux immobiles et les mots convenus de « partenariat stratégique ». Pourtant, la rencontre, jeudi, entre Mohamed Ali Nafti, ministre des Affaires étrangères, et Jong Bae Lee, président du groupe d’amitié parlementaire Corée–Tunisie, raconte une histoire plus profonde : celle d’une coopération sud-coréenne qui a façonné, en trois décennies, les coulisses de l’administration tunisienne.
Trente ans de coopération invisible
La Corée du Sud n’est pas le partenaire le plus bruyant de Tunis, mais elle en est l’un des plus constants. À travers KOICA, son agence de coopération, Séoul a investi un terrain rarement mis en avant dans les communiqués : la transformation technique et administrative de l’État tunisien.
Numérisation des services publics, formation de cadres, soutien à la gouvernance électronique, accompagnement de l’écosystème entrepreneurial, mise à niveau de certains ministères : autant d’initiatives inscrites dans la durée. Loin des grands financements européens et multilatéraux, l’approche sud-coréenne repose sur la construction progressive d’infrastructures logicielles et humaines.
TUNEPS et TLIS, des systèmes qui changent le quotidien administratif
Lors de l’entretien avec la délégation coréenne, le ministre a mis en lumière deux projets emblématiques mis en œuvre avec l’appui de KOICA.
TUNEPS, plateforme d’appels d’offres publics, marque le passage d’une administration papier à un système digitalisé. La démarche réduit les délais, limite les zones d’ombre et introduit, progressivement, une forme de transparence dans les marchés publics.
Le projet TLIS, qui numérise le cadastre et le système foncier, s’attaque à l’un des secteurs les plus lourds et les plus complexes du pays. En sécurisant les titres et en fluidifiant les procédures, il ambitionne de réduire litiges, délais d’investissement et blocages administratifs.
Ces deux chantiers visibles s’ajoutent à des apports moins connus, comme la formation de centaines de gestionnaires et ingénieurs tunisiens, l’envoi de missions d’experts sud-coréens, ou encore la modernisation informatique d’administrations centrales. Au fil du temps, KOICA est devenue un rouage discret de l’État numérique.
Sur la ligne de crête du numérique : IA, industrie et emploi régional
Cette coopération n’appartient pas seulement au passé. La visite de Jong Bae Lee dessine une nouvelle étape, orientée vers l’intelligence artificielle, la santé numérique, les services connectés et la formation scientifique.
Dans le secteur industriel, la présence sud-coréenne est déjà bien enracinée. À Kairouan, Yura Corporation, équipementier automobile, emploie près de 5 000 personnes à la fin de 2025 et réalise une sixième extension de son site. C’est la démonstration d’un partenariat qui se traduit en emplois, en production et en ancrage territorial.
Pour Séoul, la Tunisie offre un espace de coopération expérimentale en Méditerranée. Pour Tunis, la Corée représente un modèle, mais aussi un levier pour monter en gamme dans le numérique et l’industrie.
L’huile d’olive tunisienne à la conquête de Séoul
Au-delà du numérique, l’entretien a ouvert la porte à un autre dossier stratégique : l’agroalimentaire. Mohamed Ali Nafti a plaidé pour une meilleure présence de l’huile d’olive tunisienne sur le marché sud-coréen. Ce produit emblématique pourrait devenir un nouvel instrument de rapprochement économique.
La visite pourrait n’être qu’une étape protocolaire. Elle confirme pourtant un glissement important : la Tunisie ne recherche plus seulement des partenariats institutionnels ou financiers, mais des alliances capables de générer compétence, technologie et valeur ajoutée locale.
La Corée du Sud, longtemps considérée comme un modèle lointain, s’impose désormais comme un partenaire concret, attentif, voire stratégique. Elle est déjà présente dans les serveurs de l’administration, au cœur des plateformes d’achats publics, dans des programmes de formation, et jusque dans les usines des régions intérieures.
Une présence discrète, mais déterminante, dans la modernisation de l’État tunisien.
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