Ce n’est pas une coïncidence de calendrier. Pratiquement le même jour, deux groupes parmi les plus installés du marché automobile tunisien ont dévoilé de nouvelles marques chinoises. Une simultanéité qui sonne comme un signal d’alarme : face à la progression rapide des constructeurs chinois — et au choc des prix qu’ils imposent — les concessionnaires historiquement associés au premium et au luxe changent de logiciel.
Derrière le discours sur l’innovation et la transition énergétique, une réalité s’impose : la Chine n’est plus cantonnée à l’entrée de gamme. Elle s’invite désormais au cœur des segments rentables, avec des technologies électrifiées crédibles et des prix capables de bousculer des années d’équilibres.
Quand les groupes du premium organisent la défense
Le lancement quasi simultané de Lynk & Co par le Groupe Ben Jemâa et de Deepal par Italcars, filiale du Groupe Mabrouk, ne relève pas d’une simple diversification. Il s’apparente à une contre-offensive assumée, visant à reprendre la main sur une offre chinoise qui s’installe déjà dans les usages, avant qu’elle n’échappe durablement aux réseaux établis.
Longtemps identifiés aux marques européennes haut de gamme, ces groupes actent une bascule stratégique : mieux vaut intégrer la concurrence que la subir, en en contrôlant les canaux de distribution, le discours et le service.
Lynk & Co : contenir la pression chinoise par le haut
En lançant Lynk & Co, marque du groupe Geely — également propriétaire de Volvo — le Groupe Ben Jemâa opte pour une stratégie de canalisation par le semi-premium. Présente en Europe depuis 2020, la marque revendique des standards occidentaux assumés, reposant sur des plateformes partagées avec Volvo, un design d’inspiration européenne et une place centrale accordée aux logiciels embarqués et à la connectivité.
Les niveaux de prix donnent la mesure du positionnement retenu. Le Lynk & Co 02, modèle électrique compact, s’affiche autour de 96 900 dinars, tandis que le Lynk & Co 01, hybride rechargeable, est proposé aux environs de 99 900 dinars. Le Lynk & Co 08, plus technologique et plus imposant, atteint près de 129 900 dinars.
Ce choix tarifaire confirme l’absence de toute logique low-cost : il s’agit moins de provoquer une rupture que de retenir une clientèle premium tentée par l’offre chinoise, sans rompre avec les codes établis du haut de gamme automobile. de low-cost ici : l’objectif est de retenir la clientèle premium tentée par le “chinois”, sans casser les codes du haut de gamme.
Deepal : une réponse plus frontale au choc des prix
Chez Italcars, filiale automobile du Groupe Mabrouk et concessionnaire historique de Mercedes-Benz en Tunisie, le choix apparaît plus direct. Avec Deepal, filiale du géant chinois Changan Automobile, la réponse vise d’abord les volumes et une transition électrique pragmatique. La technologie REEV, qui associe une propulsion électrique à un prolongateur d’autonomie thermique, permet de contourner l’un des angles morts du marché tunisien : une infrastructure de recharge encore inégalement déployée.
Les tarifs donnent la mesure du positionnement retenu. Le Deepal S05 est proposé à partir de 79 980 dinars, tandis que le S07 s’affiche autour de 103 980 dinars. Le G318, plus imposant et mieux équipé, se situe aux environs de 125 980 dinars.
À travers cette grille, Deepal occupe un espace intermédiaire, celui d’une électrification sans rupture, à un niveau de prix pensé pour une clientèle sous contrainte, mais attentive aux évolutions technologiques.
BYD, le déclencheur qui a tout accéléré
Si ces annonces se sont télescopées, c’est aussi parce qu’un acteur a forcé le tempo : BYD. Avec son SUV hybride Song Plus DM-i affiché à 115 990 dinars, à la faveur d’un changement fiscal, BYD a opéré un coup de massue symbolique : proposer un hybride familial bien équipé au prix d’une berline thermique.
Ce n’est ni une promotion ponctuelle ni un effet d’annonce : c’est un nouvel étalon qui a reconfiguré les repères du marché et rendu visibles les fragilités des offres traditionnelles.
Une peur qui recompose le marché
Ce qui se joue dépasse la fiche technique. Les concessionnaires historiquement associés au luxe ne renoncent pas à leur modèle ; ils l’adaptent sous contrainte. La Chine, par le prix et la technologie, a imposé une réalité que personne ne peut plus ignorer.
Désormais, la bataille se livre à l’intérieur même des réseaux établis. Et la question centrale n’est plus l’origine des marques, mais leur capacité à tenir dans le temps : service après-vente, mises à jour logicielles, valeur de revente, fiabilité réelle.
La peur a changé de camp — et, avec elle, la géographie du marché automobile tunisien.
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