Il est des cérémonies qui, sous couvert de consensus et de célébration, révèlent au contraire les lignes de fracture les plus profondes. À Berlin, lors du Gala du cinéma pour la paix, organisé en marge de la Berlinale 2026, une soirée consacrée au cinéma et à la paix s’est transformée en un moment de rupture publique, assumée, dont la portée a immédiatement dépassé le cadre de l’événement.
Le Gala du cinéma pour la paix s’est tenu le lundi 17 février 2026 à l’hôtel Adlon, à Berlin. Organisé chaque année en marge du Festival international du film de Berlin, sans lien institutionnel avec celui-ci, l’événement était animé par Bob Geldof. La soirée réunissait de nombreuses personnalités issues des sphères politiques, culturelles et médiatiques internationales. Parmi les invités figuraient notamment Hillary Clinton, ancienne secrétaire d’État américaine et l’acteur Kevin Spacey.
Au cours de la soirée, La Voix de Hind Rajab s’est vu attribuer le Prix de la Colombe du film le plus précieux de l’année. Réalisé par Kaouther Ben Hania, le film, Lion d’Argent à Venise, nommé aux Oscars et aux BAFTA, documente les efforts du Croissant-Rouge pour tenter de sauver Hind Rajab, une enfant palestinienne tuée par des tirs de l’armée israélienne lors de l’invasion de Gaza en 2024. Le film repose sur des faits établis, notamment des enregistrements d’appels de détresse, des témoignages de secouristes et des enquêtes journalistiques montrant que le véhicule civil dans lequel se trouvait l’enfant a été pris pour cible, et que les deux ambulanciers dépêchés pour lui porter secours ont également été tués par des tirs de l’armée israélienne.
Mais La Voix de Hind Rajab n’était pas le seul film distingué ce soir-là.
La cérémonie honorait également Le Chemin qui nous relie, documentaire canadien distingué dans la catégorie Film le plus précieux de l’année – Prix Justice et distinction honorifique. Ce film est centré sur le général israélien Noam Tibon et retrace son intervention lors des événements du 7 octobre 2023, en mettant en scène le sauvetage de sa famille après les attaques menées par le Hamas. À travers ce film, Noam Tibon était personnellement honoré, son action étant présentée comme un geste de protection et de sauvetage de civils israéliens.
La soirée plaçait ainsi, dans un même cadre cérémoniel et sur un même plan symbolique, deux œuvres cinématographiques fondées sur des faits radicalement opposés : d’un côté, un film reposant sur la mort documentée d’une enfant palestinienne tuée par l’armée israélienne ; de l’autre, un film construisant un récit héroïque autour de l’intervention d’un général israélien lors des événements du 7 octobre. C’est cette mise en équivalence, opérée par le dispositif même de la cérémonie, que Kaouther Ben Hania a jugée inacceptable.
Lorsque son nom a été appelé, la réalisatrice est montée sur scène. Elle a pris la parole, puis a choisi de ne pas emporter le trophée. Son refus n’a pas été silencieux. Il a été accompagné d’un discours long et frontal, prononcé en anglais devant l’ensemble des invités.
Voici le texte du discours tel que publié par Kaouther Ben Hania, intégralement traduit en français :
« Ce soir, je ressens davantage de responsabilité que de gratitude.
La Voix de Hind Rajab ne parle pas seulement d’un seul enfant.
Il parle du système qui a rendu son assassinat possible.
Ce qui est arrivé à Hind n’est pas une exception.
Cela fait partie d’un génocide.
Et ce soir, à Berlin, certaines personnes ont offert une couverture politique à ce génocide.
En requalifiant le massacre de civils en “légitime défense”. En “circonstances complexes”. En discréditant celles et ceux qui protestent.
Mais la paix n’est pas un parfum que l’on vaporise sur la violence pour que le pouvoir puisse paraître raffiné et confortable. Et le cinéma n’est pas un outil de blanchiment d’images.
Si nous parlons de paix, nous devons parler de justice.
La justice signifie la responsabilité.
Sans responsabilité, il n’y a pas de paix.
L’armée israélienne a tué Hind Rajab ; a tué sa famille ; a tué les deux ambulanciers venus la secourir, avec la complicité des gouvernements et des institutions les plus puissants du monde.
Je refuse que leurs morts servent de décor à un discours poli sur la paix, tant que les structures qui les ont rendues possibles restent intactes.
Ce soir, je n’emporterai donc pas ce prix. Je le laisse ici comme un rappel.
Et lorsque la paix sera poursuivie comme une obligation juridique et morale, fondée sur la responsabilité pour génocide, alors je reviendrai l’accepter avec joie. »
En descendant de la scène en laissant le prix derrière elle, Kaouther Ben Hania a posé un geste fort. Elle a refusé que ce trophée devienne une récompense de plus, une ligne de palmarès ou un objet de célébration. En ne l’emportant pas, elle a empêché la cérémonie de transformer le drame raconté par son film en moment de satisfaction ou de bonne conscience.
Ce geste renverse aussi la logique du gala. Habituellement, une cérémonie distribue des prix et impose son cadre moral. En laissant le trophée sur place, la réalisatrice a repris le contrôle du sens de son œuvre. Elle a clairement signifié que son film ne pouvait pas être utilisé pour servir un discours de paix qui efface les faits, les responsabilités et les rapports de force.
Le prix abandonné devient alors un objet accusateur. Il n’est plus le symbole d’une reconnaissance, mais le rappel matériel de ce qui a été dit sur scène. Ce n’est plus une image de remise de prix, mais celle d’un trophée laissé derrière, visible, impossible à ignorer.
Par ce refus, Kaouther Ben Hania affirme enfin qu’il existe des situations où accepter revient à cautionner. Accepter ce prix, dans ce contexte précis, aurait signifié accepter la mise sur un même plan de récits qui ne le sont pas. En refusant, elle rend ce désaccord public, clair et irréversible. Elle oblige la cérémonie, et ceux qui y assistaient, à faire face à une question simple et dérangeante : peut-on parler de paix sans justice, et sans nommer les responsabilités ?
Neïla Driss