Dans un entretien accordé au magazine américain Variety, Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes, revient en détail sur la préparation de l’édition 2026, dont la sélection officielle sera annoncée le 9 avril à Paris. Alors qu’il s’apprête à vivre sa 25e année au sein du festival, il décrit un moment de travail encore en cours, dans un contexte qu’il qualifie lui-même de période de « grande fragilité » pour le cinéma.
À ce stade, la sélection n’est pas arrêtée. Environ la moitié des films de la compétition est déjà choisie, mais le processus reste largement ouvert : près de 400 films sont encore en cours de visionnage, sur un total qui pourrait atteindre environ 3 000 longs métrages soumis. Frémaux insiste sur cette réalité concrète : le travail se poursuit jusqu’aux derniers jours, et un film inattendu ou une projection surprise peut, chaque année, venir modifier l’équilibre de la sélection.
Cette situation s’inscrit dans un moment plus large que Frémaux décrit comme une période de « grande fragilité » pour le cinéma. Il détaille les facteurs qui, selon lui, pèsent aujourd’hui sur l’industrie : la crise de l’exploitation en salles, les changements de comportement des nouvelles générations, la multiplication des écrans, les fusions entre studios américains, le piratage et l’intelligence artificielle, qu’il associe à une autre forme de piratage. Malgré ces difficultés, il insiste sur un point essentiel : les films qu’il découvre témoignent d’une créativité constante, et il dit voir depuis le début de l’année des œuvres qui « rendent heureux », signe selon lui d’un renouvellement permanent du cinéma.
Dans ce contexte, la question de la présence américaine à Cannes est directement posée. Frémaux rejette l’idée d’un retrait d’Hollywood. Selon lui, les studios continuent de venir à Cannes lorsqu’ils estiment que leur présence y est bénéfique. Il reconnaît toutefois une évolution de la production : aujourd’hui, les studios produisent moins de blockbusters et moins de films d’auteur qu’auparavant.
Pour illustrer cette situation, il cite plusieurs films récents issus de l’industrie américaine — Sinners, Eddington, One Battle After Another, Marty Supreme ou encore Hamnet — afin de montrer que, malgré les transformations en cours, Hollywood reste capable de produire des œuvres importantes. Il évoque également des projets à venir signés James Gray, Christopher Nolan, Steven Spielberg ou Alejandro González Iñárritu, en soulignant qu’il n’y a pas lieu d’être pessimiste quant à l’avenir.
Cependant, certains de ces films très attendus ne seront pas présents à Cannes en 2026. Frémaux précise que le film d’Alejandro González Iñárritu avec Tom Cruise, intitulé Digger, ainsi que The Odyssey de Christopher Nolan, ne sont pas prêts. Quant à Disclosure Day de Steven Spielberg, sa participation dépend de nombreux facteurs stratégiques, notamment liés au calendrier et à la stratégie de sortie.
Il évoque également la question du coût d’une présence à Cannes, souvent avancée par les studios. Sur ce point, il relativise, en expliquant qu’il n’est pas nécessaire de déployer des moyens considérables : selon lui, un réalisateur et deux acteurs peuvent suffire à présenter un film et à rencontrer la presse et le public.
Au-delà de ces considérations, Frémaux insiste sur un principe : Cannes ne dépend de personne d’autre que des films eux-mêmes. Il rappelle que les studios américains restent présents sur la durée et que la relation avec eux s’inscrit dans le temps, en citant Sony Columbia, Warner, Paramount, Universal et Disney. Il évoque également des exemples marquants de collaborations passées, comme Top Gun, Moulin Rouge ou Elvis, pour souligner que ces échanges demeurent actifs.
Dans le même temps, il met en avant la circulation internationale des films issus de Cannes et leur visibilité croissante, notamment aux Oscars. Il cite plusieurs exemples récents : Sentimental Value, récompensé par l’Oscar du film international et nommé pour le meilleur film, The Secret Agent, ainsi que It Was Just an Accident, Sirat ou Arco. Ces films, explique-t-il, illustrent la présence de plus en plus forte des œuvres présentées à Cannes sur le marché américain et dans les grandes récompenses internationales.
Frémaux rappelle que ce lien entre Cannes et les Oscars ne date pas d’aujourd’hui, en évoquant Marty, Palme d’or en 1955 et Oscar du meilleur film. Mais selon lui, cette présence est aujourd’hui plus visible, notamment en raison de l’ouverture de l’Academy au cinéma international, qui permet désormais aux films issus de Cannes de concourir dans toutes les catégories, et pas seulement dans celle du film international.
L’entretien aborde ensuite la question politique, dans un contexte international marqué par de fortes tensions. Frémaux rappelle d’abord les origines du Festival de Cannes : conçu en 1939, avec les États-Unis, comme un « festival de la liberté » face aux menaces nazies et fascistes, puis relancé en 1946 dans un esprit de reconstruction et avec la conviction du rôle essentiel de la culture. Ces deux fondements, affirme-t-il, restent pleinement actuels aujourd’hui.
Interrogé sur la crise récente à la Berlinale, il évoque une situation liée au contexte géopolitique, qui a suscité de nombreux débats et conduit à une intervention du gouvernement allemand, mettant en difficulté la direction du festival et sa directrice, Tricia Tuttle. Frémaux indique que Cannes a exprimé son soutien à Tricia Tuttle et à ses équipes pour défendre la Berlinale, qu’il considère comme un festival essentiel dans l’écosystème du cinéma international. Il précise également que ce soutien n’était pas isolé.
Il met en garde contre le risque d’ajouter aux tensions en fragilisant les festivals eux-mêmes. Il évoque à ce titre les critiques visant Wim Wenders, qu’il juge excessives, et rappelle une déclaration du cinéaste faite à Cannes : « Si nous pouvons changer les images du monde, alors peut-être pourrons-nous changer le monde ». Il présente cette phrase comme la plus belle déclaration politique que l’on puisse attendre d’un cinéaste, soulignant ainsi que l’engagement peut passer par les images et par les œuvres.
À la question de savoir si une telle situation pourrait se produire à Cannes, Frémaux répond que « tout peut arriver », sans l’exclure. Il insiste toutefois sur la solidité de l’institution. Il rappelle que le festival bénéficie du soutien conjoint de la mairie de Cannes et de l’État, un soutien qui ne s’est jamais démenti, y compris lors de périodes difficiles. Il souligne également le rôle de son conseil d’administration, présidé par Iris Knobloch, où l’ensemble des métiers du cinéma est représenté, ce qui contribue à renforcer l’institution.
Il ajoute que l’accueil de professionnels et d’artistes du monde entier sur la Croisette constitue une fierté nationale, et que le prestige du festival contribue, selon lui, à protéger les autres manifestations. Il inscrit enfin cette solidité dans une histoire plus large, en rappelant la création du festival en 1939 comme « festival de la liberté », puis sa relance en 1946 dans l’espoir de l’après-guerre et la reconstruction du monde par la culture.
Frémaux développe ensuite sa vision du lien entre art et politique. Il cite plusieurs exemples pour illustrer son propos : Robert De Niro, engagé dans la vie politique américaine, le chanteur Bad Bunny lors du Super Bowl, Bruce Springsteen et Bob Dylan à travers leurs chansons, ou encore Pablo Picasso avec Guernica, peint en réaction à la guerre civile espagnole. À travers ces exemples, il montre que les artistes vivent dans leur époque et peuvent s’engager sans cesser d’être des créateurs.
Il précise toutefois que tous les films ne sont pas politiques : certains le sont explicitement, d’autres indirectement, et d’autres pas du tout. Tous, selon lui, doivent être respectés.
Il met également en garde contre la pression exercée sur les artistes, à qui l’on demande de se prononcer sur tous les sujets, avant de les critiquer pour leurs prises de position. Il évoque aussi le rôle des réseaux sociaux et certaines formes de traitement médiatique, qu’il juge problématiques, notamment lorsqu’ils exploitent des situations tragiques comme si les cinéastes ou les festivals pouvaient les résoudre.
Dans ce contexte, il réaffirme la position du Festival de Cannes : montrer des films, permettre aux artistes de s’exprimer et garantir un espace où les opinions peuvent coexister dans le respect et la tolérance. « À Cannes, la politique est à l’écran, dans les films », affirme-t-il, en soulignant que le rôle du festival est de présenter des œuvres, et non de se substituer au débat politique.
Enfin, Frémaux revient sur ce qu’il considère comme la mission essentielle du festival : définir ce qu’est le cinéma, et ce qu’il sera. Dans un moment marqué par les transformations profondes de l’industrie, il affirme que Cannes entend continuer à jouer ce rôle, en s’appuyant sur la vitalité de la création et sur une exigence artistique constante.
À travers cet entretien publié par Variety, Thierry Frémaux décrit ainsi une édition 2026 encore en construction, confrontée aux mutations du secteur, mais portée par une conviction qu’il affirme clairement : le cinéma reste un espace de création en perpétuel renouvellement, que le Festival de Cannes entend continuer à accompagner et à définir.
Neïla Driss