Le 79e Festival de Cannes s’ouvrira avec La Vénus électrique, le nouveau film de Pierre Salvadori, présenté en avant-première mondiale le mardi 12 mai 2026 dans le Grand Théâtre Lumière, à l’issue de la cérémonie d’ouverture animée par Eye Haïdara. Ce choix donne d’emblée une couleur particulière à cette nouvelle édition : celle d’un cinéma attaché à la mise en scène, au romanesque, aux personnages, à la précision de l’écriture, mais aussi à une certaine idée de la liberté.
Partout en France, de nombreuses salles proposeront la retransmission en direct de la cérémonie d’ouverture, animée par Eye Haïdara, suivie de la projection du film, en simultané avec sa diffusion sur France Télévisions et Brut.
Cette projection cannoise s’accompagnera d’une sortie dans les salles françaises, à partir du même jour.
Cannes prolonge ainsi sa volonté de faire exister ce moment non seulement comme un événement, mais aussi comme une expérience de cinéma accessible, simultanée et collective.
Avec La Vénus électrique, Pierre Salvadori signe son onzième long métrage en trente-quatre ans. Auteur incontournable de la comédie française, il a bâti une œuvre immédiatement identifiable, où le mensonge, l’ambiguïté, les faux-semblants et les glissements sentimentaux occupent toujours une place centrale. Son cinéma a souvent exploré des personnages fragiles, cabossés, empêtrés dans leurs contradictions, avançant tant bien que mal vers une forme de bonheur, ou du moins vers un apaisement possible. Ce nouveau film ne rompt pas avec ces lignes de force. Il les déplace dans un autre cadre, celui du Paris bouillonnant du début du XXe siècle, pour une fable d’époque, une première dans sa filmographie. Ce changement de décor n’est pas un simple habillage. Il ouvre son univers à tout un imaginaire, celui des Années folles, de l’effervescence artistique, de l’attrait pour les spectacles populaires et du spiritisme, autant d’éléments qui nourrissent directement le récit.
L’histoire se déroule à Paris en 1928. Antoine Balestro, jeune peintre en vogue, n’arrive plus à travailler depuis la mort de son épouse. Cette disparition l’a laissé dans un état de blocage qui désespère Armand, son galeriste. Un soir d’ivresse, Antoine tente d’entrer en contact avec sa femme par l’intermédiaire d’une voyante. Mais la scène repose dès le départ sur une méprise. Sans le savoir, il ne parle pas à une médium, mais à Suzanne, une modeste foraine qui s’est glissée dans la roulotte pour y voler de la nourriture. Suzanne se révèle douée pour l’imposture. Très vite, avec l’aide d’Armand, elle enchaîne les fausses séances. Peu à peu, Antoine retrouve l’inspiration. Mais le dispositif se complique lorsque Suzanne tombe doucement amoureuse de l’homme qu’elle manipule.
On retrouve ici tout ce qui fait la singularité du cinéma de Pierre Salvadori. Le mensonge n’y est jamais seulement un ressort comique. Il agit comme un révélateur, un déplacement, parfois même un détour nécessaire pour que les personnages puissent affronter ce qu’ils sont, ce qu’ils ressentent ou ce qu’ils refusent de voir. À partir d’une situation de départ fondée sur une imposture, La Vénus électrique met en mouvement plusieurs dimensions à la fois : le deuil, le désir, la création, la croyance, la manipulation et le trouble amoureux. Le film repose sur un principe de comédie sophistiquée, avec ses quiproquos, sa circulation entre vérité et mensonge, sa mécanique précise, mais il s’inscrit aussi dans un registre plus mélancolique, fidèle au ton de Salvadori.
Cette filiation est essentielle pour comprendre ce que représente La Vénus électrique. Pierre Salvadori appartient à cette lignée de cinéastes qui regardent du côté de la comédie hollywoodienne classique, celle d’Ernst Lubitsch, Billy Wilder ou Blake Edwards, avec leur goût du rythme, de la précision de l’écriture, des dialogues ciselés et des situations où tout repose sur ce qui est caché, mal compris ou décalé. Mais son cinéma n’a jamais été un simple exercice d’admiration ou de citation. Il transforme cet héritage en un univers très personnel, ancré dans une réalité sociale, traversé par la fragilité humaine et par une attention constante aux êtres qui vacillent. Dans La Vénus électrique, cette matière semble trouver un terrain particulièrement fécond. Le Paris de 1928, avec son agitation artistique et son goût pour le merveilleux, devient le cadre idéal d’une histoire où l’illusion agit sur le réel, où une supercherie rend à un homme l’envie de créer, et où celle qui joue un rôle finit par se perdre dans les sentiments qu’elle croyait maîtriser.
Le casting réuni pour porter cette fable d’époque confirme l’ambition du projet. En tête, Pio Marmaï retrouve Pierre Salvadori pour la quatrième fois après Dans la cour en 2014, En liberté ! en 2018 et La Petite Bande en 2022. Cette fidélité n’a rien d’anecdotique. Elle dit quelque chose de la relation que le réalisateur construit avec ses acteurs, de cette manière de les accompagner d’un film à l’autre, de retrouver chez eux une énergie, une disponibilité, une capacité à tenir ensemble la maladresse, l’élan, le trouble et la sincérité. Pio Marmaï est par ailleurs une figure déjà bien connue de la Croisette, notamment pour La Fracture, présenté en Compétition en 2021.
À ses côtés, Anaïs Demoustier occupe une place tout aussi importante. Elle fait partie de ces actrices dont la présence à Cannes s’est imposée au fil des dernières années. On l’a vue avec Le Comte de Monte-Cristo en Hors Compétition en 2024, Le Temps d’aimer en Cannes Première en 2023 et Novembre en Hors Compétition en 2022. Gilles Lellouche, lui aussi, entretient une relation récente soutenue avec le Festival, où il a accompagné L’Amour ouf en Compétition en 2024, Bac Nord en Hors Compétition en 2021 et Le Grand Bain en Hors Compétition en 2018. Anaïs Demoustier et Gilles Lellouche s’étaient déjà retrouvés ensemble dans Fumer fait tousser, projeté en Séance de Minuit en 2022. À cette distribution s’ajoutent Vimala Pons et Gustave Kervern, deux présences singulières, capables de naviguer avec aisance entre drame et comédie, ainsi que Madeleine Baudot.
Cet équilibre entre précision de l’écriture et liberté de jeu a toujours été l’un des traits les plus remarqués chez Pierre Salvadori. Il aime construire des récits d’une grande exactitude, tout en laissant à ses acteurs des espaces de liberté rares. C’est sans doute ce qui donne à ses films cette impression si particulière : celle d’une mécanique très pensée, mais jamais rigide, jamais purement démonstrative, toujours animée de mouvements imprévus, de décalages, de fragilités qui échappent à toute rigidité. Dans un film comme La Vénus électrique, où tout repose sur l’ambivalence, l’imposture et la circulation des sentiments, cette qualité du travail avec les acteurs sera évidemment décisive.
Le film repose aussi sur un réseau de fidélités derrière la caméra. Depuis l’écriture de son premier scénario, qui deviendra quatre ans plus tard son premier long métrage, Cible émouvante en 1993, Pierre Salvadori collabore avec Philippe Martin, des Films Pelléas. Celui-ci a produit tous ses films depuis son court métrage Ménage en 1992. Cette continuité, rare à ce niveau de durée, dit beaucoup de la cohérence d’un parcours. Elle rappelle qu’une œuvre se construit aussi dans la fidélité des compagnonnages, dans la possibilité donnée à un cinéaste de déployer son univers de film en film avec des interlocuteurs qui le connaissent et l’accompagnent depuis longtemps.
Le scénario de La Vénus électrique est signé Benjamin Charbit, Benoît Graffin et Pierre Salvadori, d’après une idée originale de Rebecca Zlotowski et Robin Campillo. Les dialogues sont de Pierre Salvadori. À l’image, on retrouve Julien Poupard, AFC. Les décors sont signés Angelo Zamparutti. La direction artistique et les costumes sont assurés par Virginie Montel. Le montage est confié à Anne-Sophie Bion. Le film est produit par Les Films Pelléas, avec une coproduction réunissant Versus, France 2 Cinéma, Pio & Co, Tovo Films, la RTBF, Be tv, Orange et Proximus. Sa distribution française est assurée par Diaphana Distribution, tandis que les ventes à l’étranger reviennent à Goodfellas. Sa sortie française est fixée au 12 mai 2026, soit le jour même de sa présentation cannoise.
Le choix de La Vénus électrique pour ouvrir Cannes intervient après Partir un jour, premier film d’Amélie Bonnin, qui avait inauguré la 78e édition. Le passage d’un premier long métrage à l’œuvre d’un réalisateur confirmé ne raconte pas seulement un changement de génération ou de parcours. Il dit aussi quelque chose de la place que le Festival veut accorder cette année à un cinéma maîtrisé, porté par un auteur installé, mais qui continue d’explorer, de déplacer ses lignes et d’oser un nouveau territoire.
À quelques semaines de l’ouverture, prévue du mardi 12 au samedi 23 mai 2026, le Festival s’apprête désormais à dévoiler l’ensemble de sa Sélection officielle, annoncée pour le jeudi 9 avril 2026 à 11 heures. C’est à ce moment-là que ce choix d’ouverture prendra pleinement sens, en s’inscrivant dans une programmation dont il constituera le premier geste visible.
Mais au-delà de cette inscription dans le calendrier, une autre question se dessine. Celle du rôle même du film d’ouverture dans un festival comme Cannes. Longtemps conçu comme un moment de rassemblement, presque consensuel, il semble aujourd’hui devenir un espace plus signifiant, où se joue une première orientation, parfois discrète, parfois indirecte, mais rarement neutre.
Dans ce contexte, confier cette place à un cinéaste comme Pierre Salvadori ne relève pas uniquement d’une reconnaissance de parcours. Cela peut aussi se lire comme une manière d’installer d’emblée un certain rapport au cinéma, fait de précision, de décalage, de trouble et d’attention aux personnages. Non pas un cinéma qui affirme, mais un cinéma qui suggère, qui déplace, qui laisse une part d’incertitude.
Reste alors à voir si cette ouverture fonctionnera comme un simple point de départ ou comme une véritable clé de lecture pour les films à venir. Car c’est souvent dans cet écart — entre ce que l’on croit voir au début et ce qui se révèle ensuite — que le Festival construit, année après année, sa propre narration.
Neïla Driss