Une conférence sous le signe de l’incertitude et de la liberté
Ce matin, le Festival de Cannes a tenu sa conférence de presse annuelle afin de dévoiler la sélection officielle de sa 79e édition.
Mais loin de commencer par une simple annonce de films, cette conférence s’est ouverte sur un constat. Un constat lourd, presque grave, posé dès les premières phrases par Iris Knobloch.
Elle commence en rappelant que les nouvelles qui nous parviennent du monde « ne sont pas rassurantes », évoquant un moment d’incertitude globale. Et immédiatement, elle pose une question que beaucoup pourraient se poser : à quoi bon parler de cinéma dans un tel contexte ?
Sa réponse est claire, presque fondatrice. Cannes est né en 1939, dans un moment de crise. Et si le festival existe, c’est précisément pour cela. Parce que, dans ces moments-là, rassembler des films et des artistes du monde entier n’est pas un luxe, mais une nécessité. Montrer des films venus de tous les horizons devient alors un acte qui dépasse le cinéma : une manière de défendre la capacité humaine à penser, à rêver, à rester libre.
Ce début de conférence est essentiel. Il ne sert pas d’introduction formelle. Il installe un cadre, une intention, presque une justification du festival lui-même.
Dans la continuité, Iris Knobloch insiste sur une notion centrale : la liberté. Liberté de créer, liberté de s’exprimer, liberté de déranger. Une liberté qui ne va pas de soi et qui doit être activement défendue, notamment pour celles et ceux qui en sont privés ou peinent encore à être reconnus. Elle évoque également la place des femmes dans l’industrie, rappelant que réalisatrices, scénaristes, productrices et techniciennes restent encore insuffisamment visibles.
Mais cette visibilité ne doit pas être seulement symbolique. Elle doit ouvrir des portes : accès aux financements, aux projets, aux postes de décision. La visibilité, seule, ne suffit pas.
Son discours bascule ensuite vers un autre enjeu majeur : l’intelligence artificielle. Le constat est posé : elle est déjà là, dans les studios, dans les salles de montage, dans les processus de création. Mais la limite est claire. Le festival refuse qu’elle « dicte sa loi au cinéma ». Un film n’est pas un assemblage de données, mais une vision personnelle, portée par des êtres humains. Derrière chaque image, il y a une expérience, une sensibilité, un regard. L’intelligence artificielle peut imiter, mais elle ne peut pas ressentir.
Enfin, elle réaffirme l’attachement du festival à la salle de cinéma. À l’heure où les images circulent sur des écrans individuels, elle rappelle que la salle reste un lieu irremplaçable, un espace collectif où des personnes différentes partagent une même expérience.
Ce discours, dense et construit, se conclut par une idée simple : Cannes se veut un repère. Pas une forteresse, mais un lieu qui ne s’adapte pas au gré du vent. Une institution qui persévère, tout en restant consciente de sa fragilité.
Une sélection construite autour de cinéastes confirmés
C’est dans ce cadre que Thierry Frémaux prend la parole.
Il rappelle d’abord que la sélection annoncée aujourd’hui n’est pas complète. Elle représente environ 95 % de la programmation finale, les derniers films devant être annoncés dans les jours à venir.
Puis viennent les chiffres : 2 541 longs métrages soumis, venus de 141 pays. Des « chiffres olympiques », qui témoignent d’une vitalité du cinéma mondial, à la fois quantitative et qualitative. Tous les films ont été vus par les membres des comités de sélection, ce sur quoi il insiste, rappelant le caractère profondément collectif de ce travail.
Dans la continuité du discours d’Iris Knobloch, il revient sur la place du cinéma dans le monde : un cinéma qui ne se replie pas sur lui-même, qui ne se limite pas à une esthétique, mais qui parle du réel, de la vie, de l’état du monde. Il évoque des films traversés par des sujets contemporains — guerres, violences, transformations sociales — mais aussi une forme de nostalgie, un désir de collectif, de nature, de douceur.
Les films qu’ils ont vus, dit-il, sont « très intelligents », d’un haut niveau de cinéma mais aussi de pensée. Il insiste également sur la diversité des formes : fiction, documentaire, animation. Le documentaire s’impose comme un langage à part entière, capable de dire le monde autrement, tandis que l’animation s’affirme de plus en plus comme un cinéma pleinement reconnu.
Il évoque aussi la place des États-Unis : une présence réelle, mais différente, moins portée par les studios et davantage par un cinéma indépendant.
Enfin, il rappelle que sélectionner ne consiste pas à juger les films, mais à décider lesquels doivent être montrés, et où. Il reconnaît les déceptions que cela implique, mais insiste sur une question essentielle : qu’est-ce que ces films disent du cinéma aujourd’hui ?
Puis vient l’annonce.
Thierry Frémaux présente les films sélectionnés, section par section, dessinant progressivement les contours de cette 79e édition.
La compétition repose largement sur des cinéastes identifiés, dont Cannes accompagne les trajectoires depuis des années : Pedro Almodóvar, Asghar Farhadi, Ryusuke Hamaguchi, Hirokazu Kore-eda, Cristian Mungiu, László Nemes, Pawel Pawlikowski, Andrey Zvyagintsev… La sélection privilégie ici la continuité plutôt que la rupture.
Certains lui reprochent d’inviter toujours les mêmes, mais on peut aussi considérer qu’un grand festival a vocation à accompagner les cinéastes qu’il a contribué à révéler, tout en laissant une place à de nouvelles signatures.
Ces nouvelles signatures sont bien présentes — Léa Mysius, Jeanne Herry ou Charline Bourgeois-Tacquet — mais elles s’inscrivent dans un ensemble dominé par des réalisateurs déjà confirmés.
La présence asiatique, notamment japonaise, est particulièrement marquée, confirmant sa place centrale dans l’équilibre du festival. L’Europe domine largement, avec une forte représentation de cinéastes confirmés. L’Espagne se distingue avec trois films en compétition, tandis que la France est présente dans presque toutes les sections.
Un Certain Regard : une ouverture vers de nouvelles voix
La section Un Certain Regard joue, dans cet ensemble, un rôle essentiel. Elle s’affirme comme un espace d’ouverture, tourné vers de nouveaux cinéastes, souvent à travers des premiers films, et vers un cinéma plus international. Elle élargit le regard du festival et permet d’accueillir des voix venues d’horizons plus divers.
Une absence marquante : le cinéma arabe
Mais c’est justement dans cet équilibre que se dessine une absence frappante : celle du cinéma arabe.
Elle est presque totale. Un seul film peut être clairement identifié : Yesterday The Eye Didn’t Sleep de Rakan Mayasi, cinéaste palestinien, présenté dans la section Un Certain Regard. À cela s’ajoute Laïla Marrakchi, dont le film La más dulce se situe entre le Maroc et l’Espagne, porté par une production et une équipe en grande partie européennes.
Où est le cinéma arabe ?
La question s’impose. Elle n’est pas périphérique, elle est centrale. Dans une sélection qui revendique une ouverture internationale, l’absence quasi totale des cinéastes arabes ne peut pas passer inaperçue.
Ce constat entre directement en résonance avec les mots d’Iris Knobloch, lorsqu’elle insiste sur la nécessité de donner de la visibilité aux cinémas fragilisés ou peu représentés. Or, précisément, ces cinémas sont ici presque absents.
Ce n’est pas une question de quota, mais de regard, de présence, de circulation des œuvres. Et cette année, force est de constater que le cinéma arabe est marginalisé.
Une polémique autour de L’Affaire Marie-Claire
Autre point de tension : la présence du film L’Affaire Marie-Claire de Lauriane Escaffre et Yvo Muller, présenté en séances spéciales.
Le film arrive dans un contexte déjà marqué par une polémique liée à son casting. Charlotte Gainsbourg y incarne Gisèle Halimi, et ce choix a suscité des critiques en raison d’un contraste politique très clair : Gisèle Halimi était antisioniste, tandis que Charlotte Gainsbourg a exprimé son soutien à Israël. Le fils de Gisèle Halimi a d’ailleurs publié une lettre ouverte pour s’opposer à ce choix.
Ce point n’a pas été abordé lors de la conférence, mais il fait partie du contexte du film. Et il est difficile de ne pas l’avoir en tête au moment où celui-ci est intégré à la sélection. Il est d’ailleurs probable que la polémique ressurgisse, notamment dans le contexte actuel.
Ces éléments rappellent que la sélection ne se limite jamais aux films eux-mêmes. Elle est aussi traversée par des enjeux, des débats, des tensions.
Ce que le cinéma choisit de montrer
Dans l’ensemble, la conférence de ce matin a donné l’image d’un festival qui ne cherche pas à se réinventer, mais qui affirme sa ligne. Une ligne fondée sur le cinéma d’auteur, sur la continuité des trajectoires et sur une certaine idée du cinéma.
Reste alors une interrogation plus subtile, qui dépasse cette seule sélection. Si, comme l’a rappelé Thierry Frémaux, les films présentés disent quelque chose de l’état du monde, ils disent aussi, en creux, la manière dont le cinéma choisit aujourd’hui de le regarder. Une sélection ne se contente jamais de refléter une réalité : elle l’organise, la cadre, la met en perspective. Elle révèle des élans, des préoccupations, des sensibilités communes, mais elle laisse aussi, nécessairement, des zones dans l’ombre. Peut-être faut-il alors voir cette édition non comme une réponse, mais comme une hypothèse : celle d’un cinéma contemporain en quête de sens, traversé par les tensions du monde qu’il observe, et dont les silences, autant que les films eux-mêmes, mériteront d’être interrogés.
La sélection officielle du 79ème Festival de Cannes :
Film d’ouverture
- LA VÉNUS ÉLECTRIQUE
Pierre SALVADORI
Hors Compétition
Compétition
- AMARGA NAVIDAD
Pedro ALMODÓVAR
- HISTOIRES PARALLÈLES
Asghar FARHADI
- LA VIE D’UNE FEMME
Charline BOURGEOIS-TACQUET
- LA BOLA NEGRA
Javier CALVO & Javier AMBROSSI
- COWARD
Lukas DHONT
- DAS GETRÄUMTE ABENTEUER
Valeska GRISEBACH
- SOUDAIN
HAMAGUCHI Ryusuke
- L’INCONNUE
Arthur HARARI
- GARANCE
Jeanne HERRY
- SHEEP IN THE BOX
KORE-EDA Hirokazu
- HOPE
NA Hong-jin
- NAGI NOTES (QUELQUES JOURS À NAGI)
FUKADA Koji
- GENTLE MONSTER
Marie KREUTZER
- NOTRE SALUT
Emmanuel MARRE
- FJORD
Cristian MUNGIU
- HISTOIRES DE LA NUIT
Léa MYSIUS
- MOULIN
László NEMES
- FATHERLAND
Pawel PAWLIKOWSKI
- THE MAN I LOVE
Ira SACHS
- EL SER QUERIDO
Rodrigo SOROGOYEN
- MINOTAURE
Andrey ZVYAGINTSEV
Un Certain Regard
- TEENAGE SEX AND DEATH AT CAMP MIASMA
Jane SCHOENBRUN
Film d’ouverture
- LES ÉLÉPHANTS DANS LA BRUME
Abinash BIKRAM SHAH
1er film
- LE CORSET
Louis CLICHY
- BEN’IMANA
Marie-Clémentine DUSABEJAMBO
1er film
- CONGO BOY
Rafiki FARIALA
- CLUB KID
Jordan FIRSTMAN
1er film
- UĻA
Viesturs KAIRIŠS
- LA MÁS DULCE
Laïla MARRAKCHI
- EL DESHIELO
Manuela MARTELLI
- SIEMPRE SOY TU ANIMAL MATERNO (TON ANIMAL MATERNEL)
Valentina MAUREL
- YESTERDAY THE EYE DIDN’T SLEEP
Rakan MAYASI
- I’LL BE GONE IN JUNE
Katharina RIVILIS
1er film
- QUELQUES MOTS D’AMOUR
Rudi ROSENBERG
- EVERYTIME
Sandra WOLLNER
- DE TOUTES LES NUITS, LES AMANTS
SODE Yukiko
Hors Compétition
- LA BATAILLE DE GAULLE : L’ÂGE DE FER
Antonin BAUDRY - KARMA
Guillaume CANET
- DIAMOND
Andy GARCIA
- L’ABANDON
Vincent GARENQ
- L’OBJET DU DÉLIT
Agnès JAOUI
- HER PRIVATE HELL
Nicolas WINDING REFN
Séances de minuit
- FULL PHIL
Quentin DUPIEUX
- SANGUINE
Marion LE CORROLLER
1er film
- ROMA ELASTICA
Bertrand MANDICO
- JIM QUEEN
Marco NGUYEN & Nicolas ATHANÉ
1er film
- GUN-CHE (COLONY)
YEON Sang-ho
Cannes Première
- LA TROISIÈME NUIT
Daniel AUTEUIL
- THE MATCH
Juan CABRAL et Santiago FRANCO
- KOKUROJO (LE CHÂTEAU D’ARIOKA)
KUROSAWA Kiyoshi
- HEIMSUCHUNG (LE BOIS DE KLARA)
Volker SCHLÖNDORFF
- VOL DE NUIT POUR LOS ANGELES
John TRAVOLTA
Séances Spéciales
- REHEARSALS FOR A REVOLUTION
Pegah AHANGARANI
1er film
- LES MATINS MERVEILLEUX
Avril BESSON
1er film
- L’AFFAIRE MARIE-CLAIRE
Lauriane ESCAFFRE & Yvo MULLER
- AVEDON
Ron HOWARD
- LES SURVIVANTS DU CHE
Christophe Dimitri RÉVEILLE
1er film
- JOHN LENNON : THE LAST INTERVIEW
Steven SODERBERGH
- CANTONA
David TRYHORN & Ben NICHOLAS