Déjà évoquée à plusieurs reprises dans le cadre des pénuries récurrentes de médicaments en Tunisie, la rupture d’approvisionnement des traitements destinés au trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) prend aujourd’hui une dimension particulièrement sensible. Elle suscite une inquiétude croissante parmi les professionnels de santé, notamment pour les enfants déjà engagés dans un suivi thérapeutique souvent long et délicat.
Intervenant sur Diwan FM, la professeure Rym Ghachem a mis en garde contre les effets d’un arrêt brutal ou irrégulier de ces traitements. Introduits progressivement ces dernières années, ils ont permis, selon elle, des améliorations notables chez de nombreux enfants, tant sur le plan de la concentration que du comportement et de l’intégration scolaire. Dans un système éducatif encore peu adapté aux troubles neurodéveloppementaux, la rupture médicamenteuse peut entraîner une régression rapide des acquis et une instabilité émotionnelle accrue.
Une amélioration des symptômes pouvant atteindre 80 %
Les données disponibles, bien que fragmentaires en Tunisie, convergent vers une réalité claire : le TDAH concerne une proportion significative d’enfants et d’adolescents. Les synthèses régionales les plus récentes estiment qu’environ 10 % des enfants et adolescents sont concernés dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord, avec des estimations tunisiennes situées autour de 12 à 14 %, selon les échantillons et les outils de dépistage utilisés.
Cette reconnaissance progressive du trouble s’est accompagnée d’un recours accru aux traitements médicamenteux, principalement à base de psychostimulants. Sur le plan clinique, la littérature internationale est désormais bien établie : 70 à 80 % des enfants traités présentent une amélioration significative des symptômes — attention, impulsivité, hyperactivité — lorsque le traitement est correctement prescrit et suivi.
Contrairement à certaines idées reçues, ces médicaments ne visent pas à « calmer » l’enfant, mais à restaurer des fonctions cognitives clés. Les études montrent que, sous traitement, le temps d’attention soutenue peut augmenter de 30 à 50 %, tandis que les comportements impulsifs diminuent de manière significative en milieu scolaire, facilitant l’accès aux apprentissages et la relation avec l’environnement éducatif.
La rupture thérapeutique, un risque scolaire et social, accentué par l’effet rebond
Ces médicaments ne constituent pas une « solution miracle », mais un pilier d’une prise en charge globale associant suivi médical, accompagnement psychologique, guidance parentale et ajustements scolaires. Leur indisponibilité fragilise des équilibres thérapeutiques parfois longs à instaurer. En cas d’arrêt brutal ou de prise irrégulière, les cliniciens observent fréquemment un effet rebond : les symptômes du TDAH réapparaissent alors de manière plus marquée qu’avant le traitement, avec une agitation accrue, une impulsivité renforcée et une instabilité émotionnelle plus visible.
Souvent mal compris par l’entourage scolaire, ce phénomène peut être interprété comme une dégradation du comportement plutôt que comme la conséquence directe d’une rupture thérapeutique. Il accentue les difficultés d’apprentissage, multiplie les tensions en classe et expose davantage l’enfant au risque de stigmatisation ou de décrochage scolaire.
La pénurie met ainsi en lumière un problème plus large de continuité des soins pour les troubles chroniques, parmi d’autres classes de médicaments déjà affectées par des ruptures d’approvisionnement. Prescrire sans pouvoir garantir l’accès durable au traitement expose les familles à des stratégies d’adaptation précaires — espacer les prises, interrompre puis reprendre — au prix d’une instabilité qui complique le suivi médical. Au-delà des situations individuelles, l’enjeu devient un véritable sujet de santé publique, touchant directement la trajectoire éducative et sociale d’enfants vulnérables.
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