Parce qu’on ne touche pas gratuitement aux souvenirs d’enfance, le choix d’Al Watania 1 de remplacer la version historique des « Asmaa Allah Al-Husna » fait couler beaucoup d’encre. En remplaçant la version emblématique de Lotfi Bouchnak par une interprétation de Hassen Doss, la chaîne nationale Al Watania 1 s’aventure sur un terrain glissant : celui de la mémoire collective.
S’il est un rendez-vous que les Tunisiens considèrent comme sacré, c’est bien celui des minutes qui succèdent à l’appel à la prière. Depuis des années, ce moment suspendu était porté par la voix de Lotfi Bouchnak. Plus qu’une simple récitation, sa version des 99 noms d’Allah est devenue un pilier du patrimoine immatériel national. Avec sa sobriété habituelle et cette science du maqâm qui touche l’âme, Bouchnak ne faisait pas que chanter : il installait la paix dans les foyers.
Une rupture inattendue
Cette année, Al Watania 1 a pris une décision qui ressemble à un séisme de faible magnitude dans les salons tunisiens : confier ce monument au ténor Hassen Doss.
Le choix est audacieux, certes, mais il marque une rupture brutale. Là où Bouchnak incarnait la tradition, le dépouillement et une forme de spiritualité « terrienne » et authentique, Hassen Doss apporte son univers lyrique, puissant et résolument moderne.
Le talent de l’artiste n’est pas en cause, mais c’est le décalage esthétique qui interroge. Peut-on transformer un moment de recueillement collectif en une performance vocale aux accents d’opéra ?
La nostalgie reléguée sur la « Deux »
Le paradoxe de cette décision réside dans la solution de repli proposée par l’Établissement de la Télévision Tunisienne. Comme pour s’excuser de cette audace ou pour calmer les puristes, la version historique de Lotfi Bouchnak n’a pas été totalement rangée au placard : elle a été exilée sur Al Watania 2.
On assiste alors à un étrange zapping national : les nostalgiques du « Ramadan d’avant », ceux pour qui l’Iftar n’a pas la même saveur sans le timbre familier du grand Lotfi, migrent vers la deuxième chaîne pour retrouver leur repère.
Vouloir rajeunir l’image de la chaîne nationale est une intention louable. Mais en touchant aux Asmaa Allah Al-Husna de Bouchnak, Al Watania 1 a touché à un rituel pavlovien. En Tunisie, on peut changer la décoration du plateau, on peut renouveler les feuilletons, mais on ne remplace pas si facilement la voix qui, chaque soir, nous rappelle qui nous sommes au moment de rompre le pain.