La mémoire des théâtres

Mosaïque des masques

Parfois, la vue d’une simple maquette peut éveiller en vous bien des nostalgies. Et c’est le cas en ce qui me concerne à chaque fois que je regarde de près ou de loin la maquette du Théâtre municipal, celle qui se trouve devant les guichets, à la rue d’Athènes.
C’est simple, cette reproduction miniature du théâtre a le pouvoir de me renvoyer illico presto vers la scène infinie de nos enfances, au temps où la silhouette de la Bonbonnière pouvait paraître immense, dans le regard d’un enfant.
Et puis, les yeux troublés par la majesté des lieux, me voici devant cette maquette qui trône dans sa vitrine depuis que, haut comme trois pommes, il fallait que les bras de mon père me hissent pour pouvoir l’admirer.
Evidemment, à cet âge, je ne connaissais pas encore l’intérieur du théâtre et ne pouvais qu’en rêver. Je me souviens que mes pensées fuyaient jusqu’aux routes de France sur les pas de Vitalis et Rémi, les personnages du « Sans famille » d’Hector Malot. En fait, j’imaginais que c’était devant des salles aussi belles que Vitalis avait chanté l’opéra et je rêvais en mon for intérieur de faire de même un jour.
Au fil des ans, tout a bougé et cette maquette est toujours à sa place. On y distingue clairement l’orchestre, les loges, le balcon et le poulailler tout en haut perché. Je me souviens bien de ce théâtre en carton et en bois qui a dû faire rêver pas mal d’enfants.
Tous ceux qui ont connu ou fréquentent encore le théâtre se souviennent certainement de cette maquette. Quant à la vénérable Bonbonnière de Tunis, elle vient de connaître une rénovation en profondeur qui a rendu à ce théâtre, né en novembre 1902, l’allure de sa prime jeunesse.

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Théâtre Rossini à Tunis

L’ancêtre des théâtres de Tunis est sans aucun doute le Théâtre Tapia qui porte le nom de son propriétaire, un juif tunisien. Ce théâtre fut construit à la rue Zarkoun en 1842 avec des planches et on y donna « La Traviatta » en 1856. Plus tard, en 1860, ce théâtre prit le nom de Théâtre Carthaginois.
En 1875, David Cohen Tanugi fit construire à l’actuelle rue Annaba un théâtre de 400 places qui fut inauguré avec une représentation de « Ruy Blas ». En 1890, ce théâtre sera renommé « La Scala » puis en 1892, il devint Les Folies Bergères de Tunis sous la direction d’un certain Jo Galano. Après une longue carrière, cet établissement fut détruit en 1905.
En 1883, à peu près sur l’emplacement actuel du Théâtre municipal, a été construit un théâtre en bois, le Théâtre Brûlat, qui fut détruit en 1899, suite à un incendie.
A la même époque fut également construit en bois, à l’actuelle rue d’Allemagne, un théâtre italien l’Arena qui fut plus tard dénommé Politeama Tunisino.
Il faudra attendre 1885 pour que soit construit le premier théâtre municipal à l’avenue de France, sur l’emplacement actuel de la Banque de Tunisie. Nommé Teatro Paradiso à ses débuts, cet établissement portera ensuite les noms de Théâtre Français puis de Théâtre municipal sous la direction de Jacob Donchet.
C’est en novembre 1902 que naitra notre actuel Théâtre municipal. Un an plus tard, en mars 1903, ce sera au tour du Théâtre Rossini de voir le jour. Transformé en cinéma, ce théâtre existe encore de nos jours ; il s’agit du Palace au croisement de l’avenue Bourguiba et de la rue Ibn Khaldoun.
Une anecdote insolite et éloquente : en 1892, devant la prolifération des théâtres à Tunis, la Municipalité avait publié un arrêté selon lequel « toute personne voulant faire construire un théâtre est tenue d’en faire la déclaration préalable au président de la municipalité ».
Le premier théâtre italien de Tunis est né en 1883 à l’actuelle rue d’Allemagne. Construit en bois, il porta le nom de L’Arena, puis changea d’appellation pour devenir le Politeama Tunisino. Ce théâtre a depuis longtemps disparu.
Le 12 mars 1903 naîtra sur l’avenue Bourguiba le Politeama Rossini. Ce théâtre qui est devenu aujourd’hui le cinéma Le Palace a été au cœur de la ville et du mouvement culturel. Fondé par les sieurs Trionfo et Palomba, il a été dirigé par ce duo jusqu’en 1923.
« Les opéras français étaient chantés en italien au Rossini alors que ceux italiens l’étaient en français au Municipal et il en a été ainsi jusqu’en 1952 », témoigne le mémorialiste Daniel Passalacqua, soulignant la concurrence qui existait entre les deux établissements.
En effet, dans le Tunis du début du vingtième siècle, les Italiens étaient nombreux et tenaient à développer une vie culturelle en dehors de l’influence française.
Historiquement, le Rossini est né tout de suite après le Municipal qui lui a été fondé quatre mois avant, en novembre 1902. Il ne reste du Rossini que la mémoire et de nombreux témoignages vivants qui racontent tous l’histoire d’un des plus beaux théâtres de la capitale, un établissement qui portait sur son fronton un médaillon représentant le grand musicien Gioachino Rossini, inoubliable compositeur du Barbier de Séville.

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Maurice Chevalier à Sfax

Dans la ville de Tunis, les deux théâtres les plus emblématiques du début du vingtième siècle, ont été édifiés en 1902 et 1903. Simultanément, la ville de Sfax bâtissait son théâtre municipal qui contrairement à ceux de Tunis, ne sera pas édifié selon les canons triomphants de l’Art nouveau mais plutôt dans le style des Arabisances.
C’est en effet l’architecte Raphael Guy qui dessinera les plans de ce théâtre, selon le style qui lui est cher. De fait, le boulevard principal de la ville de Sfax se caractérise par le recours à ce style arabisant qui n’hésite pas à utiliser minarets, créneaux et motifs décoratifs orientaux.
Ce premier grand théâtre sfaxien a été inauguré en 1903 mais ne vivra qu’une quarantaine d’années. En effet, il sera atteint par les bombes de la Royal Air Force anglaise et sera détruit durant la campagne de Tunisie, en 1943.
Il reste quelques photographies de ce théâtre et la chronique de près d’un demi-siècle d’existence qui, paradoxalement, reste encore à écrire.
Tous les grands artistes du moment se sont produits dans ce théâtre et peut-être saurons-nous retrouver leur trace à l’instar de ceux de la grande Chafia Rochdi qui aimait y chanter ou y jouer ses rôles de comédienne.
Enfin, il faut ajouter que la Tunisie a une très longue histoire avec le théâtre. Le pays est, en effet, parsemé de théâtres antiques dont certains sont encore utilisés de nos jours, comme pour marquer cette continuité avec le quatrième art.
De même, la Tunisie peut s’enorgueillir d’avoir donné le jour à l’un des premiers et plus importants dramaturges de l’époque classique romaine. Il s’agit du fameux Terence, né à Carthage et dont certaines œuvres ont été reprises par Molière et d’autres.
Par ailleurs, de nombreuses mosaïques tunisiennes présentent des figures liées au théâtre. La première de ces mosaïques découverte au seuil d’une maison soussienne du troisième siècle représente trois masques de comédie qui personnifient une femme plutôt forte, un vieillard aux joues enflées et un homme la bouche largement ouverte.
Pour l’anecdote, ces masques étaient désignés par le terme latin de «per sona », ce qui signifie : « ce à travers quoi passe le son ». Ce terme est à l’origine de « personne » et dénote bien cette omniprésence du théâtre dans la vie.
La seconde mosaïque représente trois personnages de théâtre se donnant la réplique. Elle a été découverte, toujours à Sousse, dans une des chambres d’une maison romaine du second siècle.
La troisième représente un poète assis et tenant un parchemin. Il est accompagné de parchemins déposés dans une boite et un masque tragique est posé près de lui. Un second personnage est debout, tenant un masque et s’appuyant sur une colonne.
Ces trois mosaïques sont un exemple éloquent de la richesse de la Tunisie en ce qui concerne les mosaïques et soulignent aussi la profondeur des liens que nous entretenons avec le quatrième art. Accessoirement, elle nous invite à visiter le musée de Sousse qui, avec ceux du Bardo et d’El Djem, conserve de superbes collections de mosaïques.

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