Mohamed Ben Romdhane, une éminente figure patriotique

Il était un grand éducateur doublé d’un authentique patriote

Feu Mohamed Ben Romdhane était mon éducateur au lycée secondaire de Bab Gharbi à Sousse. C’est à lui que je dois ma rencontre de prime jeunesse au siège de l’UGTT à Bab Djedid avec son neveu, le grand syndicaliste nationaliste Farhat Hached, martyr de la lutte pour la libération.

Je lui suis également redevable pour avoir facilité mes études supérieures militaires en tant qu’officier au sein de la Faculté royale de Bruxelles (ERM), et d’avoir fait mon éloge auprès du général Tabib, chef d’état-major des trois armées, me présentant, à l’époque, comme étant une « flamme de patriotisme et grand jaloux de la défense de la patrie ».

Il m’a une fois invité à dîner chez lui à mon retour définitif, frais émoulu, au bercail, en tant que premier lieutenant . De surcroît, diplômé du titre des sciences humaines, de commando et de parachutage.

Originaire des Îles Kerkennah, Mohamed Ben Romdhane émigre, à l’instar de plusieurs membres de sa cité maritime, à Sousse. Connu pour son dévouement et son patriotisme, il a été désigné délégué d’Enfidaville à l’aube de l’indépendance puis élu député à l’Assemblée constituante. Déjà pendant la colonisation, il faisait partie du « Conseil des Quarante » désigné par Lamine Bey en tant que staff de ses conseillers.

Il a été ensuite nommé adjoint du célèbre gouverneur Omar Chachia, connu pour ses nombreuses réalisations et sa compétence au point que le président Bourguiba lui a confié la charge de pas moins de cinq gouvernorats à savoir : Sousse, Mahdia, Monastir, Kairouan et Nabeul.

Je me dois de rappeler que notre « raïs » a désigné à trois reprises successives Mohamed Ben Romdhane, à son tour, en tant que gouverneur. Mais Omar Chachia, éminence grise du pouvoir au début de l’indépendance, a tout fait auprès de l’épouse du président, Wassila Ben Ammar, pour qu’elle fasse annuler à chaque fois ces nominations, son protégé Amor étant conscient de ses compétences et son dévouement durant tout le temps où il était son adjoint.

Mes relations avec Si Mohamed Ben Romdhane, mon professeur d’arabe de prédilection, se sont transformées en relations amicales profondes, au point qu’il a été un des témoins de mon mariage à la municipalité de Sousse le 16 août 1969.

Moi-même, de mon côté, je ne lésinais pas sur les moyens pour lui fournir à chaud des informations d’ordre politique, notamment à propos des activités des colonialistes armés lors de la grande manifestation organisée le 18 janvier 1952 à Sousse et à laquelle ont pris part massivement les habitants des villages environnants de la Perle du Sahel.

Et c’est au cours des péripéties de cette manifestation hors norme, lors de laquelle une vingtaine de nos compatriotes ont été tués, que le colonel Durant, chef de la garnison, a été tué par un coup de gourdin de la part d’un manifestant, d’autant plus que ce haut gradé conduisait lui-même son Jeep et que son arme à poing s’est enrayée quand il s’y attendait le moins…

Mohamed Ben Romdhane a toujours été un grand soutien pour celui qui venait solliciter son aide. Un témoignage sur sa magnanimité a été rendu par l’ex-Premier ministre Habib Essid, après la révolution, dans ses mémoires parus au courant de l’année dernière.

Il a affirmé être redevable à Si Mohamed de lui avoir permis la poursuite de ses études secondaires à Sousse même au lieu d’être contraint à l’exil, d’autant plus qu’il n’était pas issu d’une famille aisée lui permettant d’affronter des dépenses supplémentaires.

Ce qui me pousse à rappeler l’histoire passionnante et les grandes qualités de cette éminente personnalité nationale, c’est l’état déplorable actuellement du domicile de Feu Mohamed Ben Romdhane à la cité Bouhsina, une villa hermétiquement fermée, que j’ai visitée à plusieurs reprises, dont une fois pour lui présenter mes condoléances après le décès de sa mère centenaire.

Ce retour sur les lieux a été personnellement un grand choc pour moi ayant constaté de visu, avec beaucoup de peine, l’état déplorable dans lequel se trouve actuellement cette villa, naguère cossue mais depuis laissée à l’abandon, ainsi que le garage où est clouée au sol sa voiture, et cela depuis une dizaine d’années environ.

Renseignements pris, l’état délabré de ce bien immobilier a pour origine, paraît-il, un litige sur l’héritage entre les membres de la famille élargie. Comme le fils de Si Mohamed Ben Romdhane est décédé à la fleur de l’âge, plusieurs années avant la mort de son père, et comme il n’a laissé seulement que deux filles après son décès, les membres de la famille élargie ont ainsi pu entrer automatiquement en conflit sur l’héritage…

Chacun revendiquant sa part. Et n’ayant pu trouver un terrain d’entente entre eux à ce sujet, du coup, la villa, le garage, et la voiture sont restés à l’abandon, dans un état proche d’un délabrement à faire pleurer…

En signe de reconnaissance à Si Mohamed Ben Romdhane, pour le grand militantisme qui lui a valu l’emprisonnement à maintes reprises sous l’occupation, et pour ses réalisations dans divers domaines socio-culturels après l’indépendance, il est donc impératif de préserver son héritage. Et garder ainsi vivace le plus longtemps possible la mémoire d’une éminente figure vraiment patriote !

M’hamed BEN YOUSSEF
Tunis-Hebdo du 08/08/2022

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