« Je sais qu’on ne sait jamais »

Bernard Pivot

Nous connaissons tous la chanson de Jean Gabin lorsqu’il évoque le temps qui passe et dit la philosophie de la vieillesse. Nous avons retenu de cette chanson sa dernière phrase qui donne son titre à cette chronique.

Le texte de Bernard Pivot que je propose à votre attention décline les mêmes sensations avec une touche généreuse et émue.

Immanquablement, il fait songer à la chanson de Gabin, non sans humour. Je vous invite à découvrir cette pépite qui n’a pas d’âge tellement les mots sont vrais.

« J’aurais pu dire : vieillir, c’est désolant, c’est insupportable. C’est douloureux, c’est horrible.

C’est déprimant, c’est mortel. Mais j’ai préféré « chiant ». Parce que c’est un adjectif vigoureux qui ne fait pas triste.

Vieillir, c’est chiant parce qu’on ne sait pas quand ça a commencé et l’on sait encore moins quand ça finira. Non, ce n’est pas vrai qu’on vieillit dès notre naissance.

On a été longtemps si frais, si jeune, si appétissant. On était bien dans sa peau.
On se sentait conquérant. Invulnérable. La vie devant soi. Même à cinquante ans, c’était encore très bien…. Même à soixante.

Si, si, je vous assure, j’étais encore plein de muscles, de projets, de désirs, de flamme. Je le suis toujours, mais voilà, entre-temps j’ai vu le regard des jeunes. Des hommes et des femmes dans la force de l’âge qui ne me considéraient plus comme un des leurs, même apparenté, même à la marge.

J’ai lu dans leurs yeux qu’ils n’auraient plus jamais d’indulgence à mon égard. Qu’ils seraient polis, déférents, louangeurs, mais impitoyables.

Sans m’en rendre compte, j’étais entré dans l’apartheid de l’âge.

Le plus terrible est venu des dédicaces des écrivains, surtout des débutants. « Avec respect », « En hommage respectueux », « Avec mes sentiments très respectueux ». Les salauds ! Ils croyaient probablement me faire plaisir en décapuchonnant leur stylo plein de respect ? Les cons !

Et du « cher Monsieur Pivot » long et solennel comme une citation à l’ordre des Arts et Lettres qui vous fiche dix ans de plus ! Un jour, dans le métro, c’était la première fois, une jeune fille s’est levée pour me donner sa place. J’ai failli la gifler. Puis la priant de se rasseoir, je lui ai demandé si je faisais vraiment vieux, si je lui étais apparu fatigué.

– « Non, non, pas du tout, a-t-elle répondu, embarrassée. J’ai pensé que ».

– Moi aussitôt : « Vous pensiez que ? »

– « Je pensais, je ne sais pas, je ne sais plus, que ça vous ferait plaisir de vous asseoir. »

– « Parce que j’ai les cheveux blancs ? »

– « Non, c’est pas ça, je vous ai vu debout et comme vous êtes plus âgé que moi, ça a été un réflexe, je me suis levée. »

– « Je parais beaucoup… beaucoup plus âgé que vous ? »

– « Non, oui, enfin un peu, mais ce n’est pas une question d’âge. »

– « Une question de quoi, alors ? »

– « Je ne sais pas, une question de politesse, enfin je crois. »

J’ai arrêté de la taquiner, je l’ai remerciée de son geste généreux et l’ai accompagnée à la station où elle descendait pour lui offrir un verre.

Lutter contre le vieillissement c’est, dans la mesure du possible, ne renoncer à rien. Ni au travail, ni aux voyages, ni aux spectacles, ni aux livres, ni à la gourmandise, ni à l’amour, ni au rêve.

Rêver, c’est se souvenir, tant qu’à faire, des heures exquises. C’est penser aux jolis rendez-vous qui nous attendent. C’est laisser son esprit vagabonder entre le désir et l’utopie. La musique est un puissant excitant du rêve. La musique est une drogue douce.

J’aimerais mourir, rêveur, dans un fauteuil en écoutant soit l’Adagio du Concerto n° 23 en La majeur de Mozart, soit, du même, l’Andante de son Concerto n° 21 en Ut majeur, musiques au bout desquelles se révéleront à mes yeux pas même étonnés les paysages sublimes de l’au-delà.

Mais Mozart et moi ne sommes pas pressés.

Nous allons prendre notre temps. Avec l’âge, le temps passe, soit trop vite, soit trop lentement.

Nous ignorons à combien se monte encore notre capital. En années ? En mois ? En jours ?

Non, il ne faut pas considérer le temps qui nous reste comme un capital. Mais comme un usufruit dont, tant que nous en sommes capables, il faut jouir sans modération.

Après nous, le déluge ?… Non, Mozart. »

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Philippe Noiret

Un deuxième texte maintenant. Avec les mots justes de Philippe Noiret. Lui aussi, comme tant d’autres, s’exprime autour de la notion d’âge et plus précisément de vieillesse. Comme Pivot, il cultive l’optimisme avec un parfum hédoniste. Lui aussi, il sait jouer avec les mots et les sensations. Lisons plutôt.

« Il me semble qu’ils fabriquent des escaliers plus durs qu’autrefois. Les marches sont plus hautes, il y en a davantage. En tout cas, il est plus difficile de monter deux marches à la fois. Aujourd’hui, je ne peux en prendre qu’une seule.

A noter aussi les petits caractères d’imprimerie qu’ils utilisent maintenant. Les journaux s’éloignent de plus en plus de moi quand je les lis : je dois loucher pour y parvenir. L’autre jour, il m’a presque fallu sortir de la cabine téléphonique pour lire les chiffres inscrits sur les fentes à sous.

Il est ridicule de suggérer qu’une personne de mon âge ait besoin de lunettes, mais la seule autre façon pour moi de savoir les nouvelles est de me les faire lire à haute voix – ce qui ne me satisfait guère, car de nos jours les gens parlent si bas que je ne les entends pas très bien.

Tout est plus éloigné. La distance de ma maison à la gare a doublé, et ils ont ajouté une colline que je n’avais jamais remarquée avant.

En outre, les trains partent plus tôt. J’ai perdu l’habitude de courir pour les attraper, étant donné qu’ils démarrent un peu plus tôt, quand j’arrive.

Ils ne prennent pas non plus la même étoffe pour les costumes. Tous mes costumes ont tendance à rétrécir, surtout à la taille. Leurs lacets de chaussures aussi sont plus difficiles à atteindre.

Le temps lui-même, change. Il fait froid l’hiver, les étés sont plus chauds. Je voyagerais, si cela n’était pas aussi loin. La neige est plus lourde quand j’essaie de la déblayer. Les courants d’air sont plus forts. Cela doit venir de la façon dont ils fabriquent les fenêtres aujourd’hui.

Les gens sont plus jeunes qu’ils n’étaient quand j’avais leur âge. Je suis allé récemment à une réunion d’anciens de mon université, et j’ai été choqué de voir quels bébés ils admettent comme étudiants. Il faut reconnaître qu’ils ont l’air plus poli que nous ne l’étions ; plusieurs d’entre eux m’ont appelé monsieur ; il y en a un qui s’est offert à m’aider pour traverser la rue.

Phénomène parallèle : les gens de mon âge sont plus vieux que moi. Je me rends bien compte que ma génération approche de ce que l’on est convenu d’appeler un certain âge, mais est-ce une raison pour que mes camarades de classe avancent en trébuchant dans un état de sénilité avancée ? Au bar de l’université, ce soir-là, j’ai rencontré un camarade. Il avait tellement changé qu’il ne m’a pas reconnu ».

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Avec l’âge, on devient plus philosophe. En tous cas, on goûte mieux la profondeur de certaines pensées. Ainsi, on peut se délecter des heures durant, de simples aphorismes ou même d’adages populaires.

On peut par exemple pleinement se retrouver dans quelques phrases de Rûmi et en saisir toute la quintessence. En chaque chose, on parvient à s’emparer du miroitement infini des mots et des choses. Les quelques pensées qui suivent ne sont-elles pas un trésor inépuisable ? Goûtons plutôt ces perles de sagesse du treizième siècle.

« Ils demandèrent à Rumi :

Qu’est-ce que le poison ?

– Tout ce dont nous avons besoin est du poison. Ça peut être le pouvoir, la paresse, la nourriture, l’ego, l’ambition, la peur, la colère, ou quoi que ce soit.
Qu’est-ce que la peur ?

– La non-acceptation de l’incertitude. Si nous acceptons l’incertitude, cela devient l’aventure.

Qu’est-ce que l’envie ?

– La non-acceptation de la bienveillance chez l’autre. Si nous l’acceptons, il devient inspirant.

Qu’est-ce que la colère

– La non-acceptation de ce qui dépasse notre contrôle. Si nous acceptons, cela devient tolérance.

Qu’est-ce que la haine

– La non-acceptation des gens comme ils sont. Si nous les acceptons inconditionnellement, alors cela devient amour.

Qu’est-ce que la maturité spirituelle ?

– C’est quand on arrête d’essayer de changer les autres et qu’on se concentre sur nous-mêmes.

C’est quand on accepte les gens comme ils sont.

C’est là que nous comprenons que tout le monde a raison selon sa propre perspective.

C’est là qu’on apprend à « lâcher prise ». C’est quand vous êtes capable de ne pas avoir des «attentes» dans une relation, et que nous donnons de nous-mêmes pour le plaisir de donner.

C’est là que nous comprenons que ce que nous faisons, nous le faisons pour notre propre paix.

C’est quand on arrête de montrer au monde à quel point on est intelligent. C’est quand on arrête de chercher l’approbation des autres.

C’est quand on arrête de se comparer aux autres.

C’est quand on est en paix avec soi-même.

La maturité spirituelle, c’est quand nous sommes capables de distinguer «nécessité» et «vouloir» et que nous sommes capables de laisser aller ce désir.

Et enfin et le plus important, la maturité spirituelle est gagnée lorsque nous cessons d’annexer le « bonheur » aux choses matérielles ».

À chacun de puiser à sa guise dans ces propos, notamment ceux qui concernent la maturité et le spirituel qui est en nous. J’ai la faiblesse de croire que c’est bien ainsi que se négocient les passages dans la joie de la simplicité.

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