Vous avez dit « ludique » ?

Élèves concentrés…

Encore une fois, on nous parle d’une avalanche de zéros pour l’épreuve de français du baccalauréat tunisien. Les chiffres sont vertigineux et dénotent le délitement progressif de l’apprentissage des fondamentaux à l’école.

En forçant le trait, on pourrait presque dire qu’il est aujourd’hui possible pour un élève de traverser un cursus scolaire sans maîtriser l’orthographe ou la grammaire. Et c’est valable pour toutes les langues.

Ce mal ne concerne pas que l’école tunisienne et ressemble à un fait d’époque et à une vaste mutation dans les apprentissages et les méthodes d’évaluation des parcours scolaires. En France, cette session du baccalauréat a été marquée par l’incompréhension d’un mot pourtant simple qui figurait dans l’énoncé d’un sujet d’examen.

Ce terme de « ludique » a été mal compris par les candidats, ce qui par ricochet, a déclenché une tempête de réactions parmi les pédagogues. La tribune d’une enseignante française nous a paru poser les véritables enjeux et je voudrais vous inviter à découvrir ce texte lucide qui nous concerne de près.

Madeleine de Jessey est professeur agrégée de lettres classiques en classes préparatoires. Sur les réseaux sociaux, des lycéens ont exprimé leur désarroi face au mot «ludique» dans leur sujet de baccalauréat. Pour Madeleine de Jessey, l’absence de lecture et la complicité de l’Éducation nationale sont les principales responsables de cet effondrement de la maîtrise du français.

«Selon vous, le jeu est-il toujours ludique ?» Tel est le sujet de français sur lequel ont dû plancher mardi 14 juin les lycéens de voie professionnelle… pour leur plus grand désespoir. Car ils étaient nombreux à ignorer le sens du mot ludique et à rendre un hors sujet, quand ce n’était pas une copie blanche.

Ce terme était-il excessivement exigeant ? Dans les faits, il l’était, du moins pour ce profil d’élèves, à en croire la réaction d’un certain nombre d’entre eux sur les réseaux sociaux. Mais là n’est pas le véritable problème.

Le seul et unique sujet sur lequel on peut légitimement débattre, c’est que des élèves de terminale n’aient jamais croisé ce terme au cours de leur scolarité et, plus généralement, de leur existence. Cet épisode est en réalité symptomatique de la réduction accélérée du vocabulaire de nos élèves, et de la baisse dramatique de maîtrise de la langue française chez les jeunes générations, tous niveaux confondus.

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On aura beau faire assimiler aux élèves des listes entières de vocabulaire, rien ne résoudra réellement le problème de la langue, hormis la lecture régulière. Car le véritable drame, c’est que les jeunes ne lisent plus, pour trois raisons principales.

La première, c’est la démission des parents qui, pour certains, appliquent concrètement et scrupuleusement le système totalitaire de Farenheit 451 en n’ayant chez eux aucun livre quand les écrans sont par ailleurs constamment allumés.

Or, les campagnes publiques incitant les parents à lire des livres à leurs enfants sont inexistantes ou presque, alors même que la lecture du soir devrait être un devoir parental incessamment rappelé par toutes les structures dédiées à la petite enfance.

La deuxième, c’est précisément le rôle dévastateur des écrans auxquels les enfants sont trop souvent exposés et qui tuent dans l’œuf toute capacité de contemplation, de concentration et d’acceptation du temps lent chez les jeunes.

Là encore, les parents sont insuffisamment sensibilisés à ces questions qui mériteraient de faire l’objet de campagnes publiques pugnaces. Alors qu’elle devrait être un lieu sanctuarisé où les enfants sont enfin sevrés de ces écrans, l’école tient sur le sujet un double discours qui, dans les faits, aggrave encore le problème.

Beaucoup de maternelles publiques affichent ainsi leur souci de ne pas introduire d’écrans dans le temps scolaire, mais s’empressent de planter les enfants devant un dessin animé lorsqu’il pleut durant la récréation.

… sur leur copie d’examen

La troisième, enfin, tient à notre responsabilité à nous autres, professeurs de lettres. L’urgence absolue est de donner au maximum d’élèves le goût de la lecture. Or, nous les en éloignons trop souvent pour un grand nombre d’entre nous, dans notre désir de leur faire lire précocement des classiques beaucoup trop abscons pour eux, ou encore dans notre zèle universitaire à leur faire repérer zeugmas et polyptotes avant même de les aider à apprécier la beauté et la pertinence d’un texte.

Or, une fois qu’un enfant est dégoûté de la lecture, le drame est irrattrapable. Il conviendrait dès lors d’accepter qu’ils soient introduits aux lettres par une littérature jeunesse plus accessible, plutôt que de leur faire lire trop tôt des grands classiques dont ils peuvent certes apprécier des extraits en classe, mais qu’ils auront tout le temps de lire en version intégrale plus tard — ils ne les comprendront et ne les apprécieront que mieux !

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Telles sont les raisons qui expliquent, entre autres, que nos élèves ne fréquentent plus les livres, qu’ils ne savent plus parler correctement, que leurs phrases sont totalement déstructurées, parfois même à peine françaises, et que leur vocabulaire se réduit comme peau de chagrin.

Et ce sont ces citoyens à la logique défaillante et aux capacités de compréhension textuelle et langagière plus que limitées qui seront amenés à voter et à décider de la destinée de notre pays…

Alors que faire, en ce qui concerne plus spécifiquement le baccalauréat ? Soit nous prenons acte de cette baisse de niveau et adaptons les sujets et les épreuves en conséquence.

Dans ce cas, adieu la dissertation, adieu les termes un tant soit peu exigeants, adieu « ludique » et comparses. Et tant pis pour la préservation de la langue et de sa richesse. Soit, à l’inverse, nous refusons de nous résigner et prenons le problème à bras-le-corps pour redresser le niveau des élèves en langue française.

Or, l’Éducation nationale continue de s’accrocher à une posture à la fois bâtarde et mensongère : les épreuves et les programmes demeurent exigeants, et la baisse de niveau des élèves, faute d’être résolue, est soigneusement dissimulée par des bataillons de professeurs réquisitionnés pour attribuer aux futurs bacheliers des notes gonflées que l’Éducation nationale gonfle plus encore dans leur dos, a posteriori, si l’indulgence n’a pas été suffisante, en attribuant parfois jusqu’à trois points supplémentaires… Le but, c’est qu’ils soient toujours plus de 90% à obtenir leur bac. Et que la joie demeure.

Que demandera-t-on donc aux correcteurs de l’épreuve d’hier matin ? De mettre la moyenne aux copies hors sujet qui auraient donné à «ludique» le sens de «dangereux», mais qui auraient ensuite composé une réflexion pertinente ?

Probablement. Qu’on n’aille pas s’étonner des démissions et pénuries de recrutement chez les enseignants. Il faut tout de même avoir le cœur bien accroché, certains jours, pour ne pas baisser les bras face à ce mensonge généralisé qui est une insulte à notre métier, face à cette vaste mascarade dont nos élèves sont les premières victimes.

Et il faut avoir la vocation décidément chevillée au corps face aux lacunes abyssales et grandissantes qu’on nous demande de résorber en un temps record, alors qu’il est souvent trop tard. Nos élèves méritent mieux que ces mensonges. Ils méritent la justice et la vérité. Donnons-leur un baccalauréat et des évaluations dignes de ce nom. Mais donnons-leur surtout les moyens d’y faire face et d’en être fiers ».

Comme on peut le constater à la lecture de ce texte, les enjeux sont très complexes et la clé véritable pourrait se trouver dans un retour à la pratique de la lecture.

À chacun de réfléchir à ces importantes questions que nous pose la maîtrise des langues vivantes. Ceci est d’autant plus crucial que la culture générale des élèves tend elle aussi à se rétrécir comme peau de chagrin. Alors qu’à l’opposé, la culture de la fraude tend à se répandre comme une trainée de poudre.

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