La rixe des deux cochers

Tribune | Dr Seif Karoui – Pédiatre

Un fait divers à l’origine de la constitution tunisienne.

Tunis, l’an de grâce 1857, sous le règne de M’hamed Bey. Quelque part au centre-ville, dans une taverne grouillante de monde à l’heure de l’apéritif, éclata une rixe entre deux cochers.

Cette empoignade n’aurait jamais autant d’importance si elle n’avait pas transmué le destin de ce pays.

Ce jour, pas comme les autres, un certain Batou Svez postillon du richissime et célèbre rentier juif Nessim Chammama entra dans le bar pour se désaltérer.

Dans le brouhaha, sa chechia noire témoignant de sa confession juive contrastait avec les chechias rouges apanages des musulmans. Il s’attabla et commanda du vin.

Non loin de lui, une bande de joyeux lurons musulmans passablement éméchés chahutaient haut et fort. Parmi eux, le cocher d’un célèbre notable tunisois musulman.

Apercevant le juif, il eut l’ingénieuse pensée, dans le dessein de faire rire la galerie, de le brocarder sur ses origines qui ne pouvaient selon lui que descendre du singe.

Piqué au vif, le juif riposta en affirmant avoir des doutes sur la virilité de son agresseur et le traitant de musulman lâche dont l’hypocrisie lui fournissait la bassesse nécessaire pour boire de l’alcool en cachette à l’encontre des préceptes de l’islam.

Puis, enhardi sans doute par les effluves d’alcool, il crut bon en rajouter une couche en raillant la religion musulmane et se gaussant du prophète.

Repoussant sa chaise, le musulman se leva brutalement pour assener une magistrale gifle au juif.

Ce dernier, un colosse qui ne faisait pas loin de deux mètres, foudroya d’un coup de poing le musulman qui tituba un instant avant de s’écrouler inconscient sur le sol en marbre.

Accourant au secours de leur camarade, les acolytes du musulman se ruèrent sur le juif et le tabassèrent jusqu’à le laisser pour mort.

Une fois ses esprits retrouvés, le cocher musulman n’eut qu’une idée en tête, se venger de ce double affront: la raclée et le fait qu’elle lui fut flanquée par un juif.

Par l’entremise de son maitre, notable proche du sérail, il porta plainte auprès de son altesse M’Hamed le bey.

Accusé d’insultes contre la religion musulmane et le prophète Mohamed, Batou Svez, selon la charia, fut condamné sans autre forme de procès à la peine capitale.

Outrée par ce jugement expéditif, excessif et injuste qui n’octroyait aucune potentialité de défense à leur coreligionnaire, la communauté juive se tourna vers le grand rabbin de Tunis.

Ce dernier fit appel aux consuls de France et d’Angleterre pour intercéder auprès du bey qui cédant à leur requête commua la peine en un exil définitif hors de la régence.

Mal lui en a pris puisque le lendemain, la population musulmane menée par les ulémas tant malékites que hanéfites se rassembla devant le palais pour exiger la tête du juif, accusant le bey de bafouer la charia pour épargner la vie de quelqu’un dont le blasphème public avait souillé l’islam et son prophète.

Pris de panique et peu rassuré quant à la préservation de son trône mais aussi de son intégrité physique, M’hamed Bey se ravisa pour rétablir le premier jugement.

Batou Svez fut décapité en place publique devant une population tunisoise hystérique et survoltée le 24 juin 1857.

Certains racontent que la tête du malheureux Batou Svez fut ballottée et piétinée par les musulmans ivres de haine.

Pour détourner l’attention de la foule de sa macabre besogne et récupérer la tête de son cocher, Nessim Chammama jeta des piécettes d’or par terre à la populace déchainée.

La dépouille de Batou Svez ou ce qu’il en restait fut dignement enterrée au cimetière du Borgel.

Sans grande surprise, l’affaire prit une dimension internationale. Sous la pression des consuls de France et de Grande- Bretagne, le bey fut acculé de décréter des lois stipulant la protection des non-musulmans, notamment de confession israélite, l’octroiement de droits et devoirs identiques à ceux des musulmans et le bannissement de toute discrimination, raciale et/ou religieuse.

Ainsi, fut-il décidé d’exclure le tribut dont devait s’acquitter la communauté juive auprès de l’état, d’abolir le port d’habit distinctif pour les juifs et de lever l’interdiction du droit de propriété en dehors des ghettos.

C’est suite à cet ensemble de mesures que naquit en 1857 la première charte tunisienne du « vivre ensemble » connue sous le qualificatif de Ahd el Amen, عهد الأمان embryon d’une constitution moderne.

Gaied Nessim Chammama, ce richissime juif usurier qui prêtait de l’argent aux notables tunisois, aux ministres, au bey voire même à l’Etat tunisien, s’enfuit en France emportant avec lui son immense fortune.

Il fut accusé par la régence, d’avoir dévalisé son trésor, ce qui n’a jamais été démontré.

La charte de 1857 étoffée par de nombreuses autres mesures, deviendra la première constitution tunisienne et du monde arabe proclamée en 1861 sous le règne de Sadok Bey.

Elle fut suivie par celle de 1959 après l’indépendance puis celle de 2014, qui est sans conteste la plus bâtarde et incohérente des trois constitutions.

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