Visites aux mausolées et autres rituels

Le mausolée de Lella Arbia

Encore une fois, je voudrais vous inviter à retrouver le fil d’une mémoire tunisienne et retrouver les mots qui restent d’une série d’entretiens avec un aîné. Les souvenirs qu’il raconte ne manquent pas de piquant et de vérité. Que ce soit l’évocation des marabouts ou celle des saisons secrètes de notre calendrier traditionnel, interpellent nos propres mémoires et les vécus de tout un chacun.

Écoutons donc la voix singulière de Belhassen Ben Abdallah égrener les souvenirs et la scène d’une enfance tunisienne. Retrouvons Lella Arbia, Lella Fajria et aussi Sayda Manoubia, retrouvons Aoussou et les mois hégiriens au fil d’une mémoire qui raconte et se raconte.

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Dans notre tradition familiale, les visites aux mausolées des Saints étaient un rituel incontournable. Ma mère et ma tante Habiba y sacrifiaient dès qu’elles le pouvaient, avec une ferveur toujours intacte. Lella Fejria avait les faveurs de ma tante.

De son vivant, cette sainte avait dans les années cinquante prédit à demi-mots l’ascension de Bourguiba. La phrase mystérieuse qu’elle avait dite à la propre nièce du futur président annonçait qu’un poisson mythique viendrait de Monastir qui éblouirait le monde entier.

Ma tante Habiba était également une assidue de Sidi Brahim dont le mausolée était relativement proche de la maison familiale de la rue des Tamis. Elle se rendait à cette « zaouia », chaque vendredi après la prière. On dit de Sidi Brahim qu’il était celui qui avait introduit la Tijania en Tunisie après y avoir été initié au Maroc.

On raconte aussi qu’il est à l’origine du rituel du « hezb el latif » qui est un cycle d’invocations censé protéger les personnes qui l’organisent. Ainsi, dans une maison neuve ou après un succès, ces prières apporteront sérénité et baraka.

Ma tante était également fidèle à Lella Manoubia dont le sanctuaire se trouvait à Montfleury, sur une éminence. Elle s’y rendait avec des femmes du quartier pour assister à des cycles de chants liturgiques. Les chanteuses étaient des femmes qui jouaient du tambourin et portaient des longues tuniques vertes.

Je me souviens encore de ces récitals de chants mystiques puisque j’accompagnais souvent ma mère à ce mausolée. En ce temps, nous montions jusqu’à Montfleury et en profitions aussi pour admirer les riches demeures des colons français qui vivaient sur cette colline en surplomb de la médina.

Ma mère était très superstitieuse et redoutait particulièrement ce que nous nommons « tabaa », ce qui qualifie le signe indien qui peut poursuivre une personne attirant sur lui la guigne et pire encore, le malheur.

Ma mère disait que j’étais poursuivi par un sort mais que je finissais toujours par réussir. Ce n’était pas faux, car souvent je trouvais des difficultés à concrétiser mes projets. Mais il ne me venait pas à l’esprit d’abandonner et, toujours, contre vents et marées, un déclic finissait par se produire et débloquer des situations qui semblaient bien compromises.

Je me souviens encore d’une amie de la famille qui, pour vaincre le mauvais sort, suggéra de m’emmener au mausolée de Lella Arbia, non loin de Bab Djedid, rue Sidi Ayed. On disait de cette sainte femme qu’elle avait le pouvoir d’annihiler la « tabaa ».

Me voici dans le sanctuaire, impressionné par la préposée au lieu qui me scruta attentivement et promena son poing serré autour de mon cou. Elle déclara ensuite que j’étais sous l’influence d’un sortilège et qu’elle allait l’extirper.

Elle se mit à balayer les deux pièces du minuscule mausolée puis recueillit la poussière dans un sachet qu’elle me recommanda de placer dans mon portefeuille. J’ai longtemps gardé ce sachet dont il ne fallait pas que je me sépare. Jusqu’au jour où la pochette qui le contenait soit subtilisée.

Toutefois, j’avais alors déjà appris à établir un business plan qui me permettait d’envisager la faisabilité de tout projet avant de passer à sa mise à exécution. Il n’en reste pas moins que je crois que Lella Arbia m’a assisté à mes débuts.

Souvent, je me suis rendu au mausolée de Sidi Belhassen, tout en haut du Djellaz. En ce lieu mystique, j’ai toujours rencontré une certaine paix intérieure. Ce saint personnage avait subi une véritable cabale de son vivant et avait fini par quitter la Tunisie pour la Haute Égypte où sa tombe est toujours vénérée.

De nos jours encore, quand je le peux, j’organise un hezb el latif chez moi. Je fais alors appel aux imams de la mosquée des Pins à La Marsa. Et à chacun de ces rituels qui me réjouissent et rassérènent, ce sont des images du passé qui resurgissent. Ma mère, ma tante Habiba et les zaouias de mon enfance ne m’ont, à vrai dire, jamais quitté.

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Trois calendriers en un !

Tant d’années passées à la ferme familiale m’ont appris le calendrier agricole, celui qui se base sur de lointaines traditions et aussi sur l’observation de la nature. Ce calendrier que nous qualifions de « ajmi » est très lié aux travaux de la terre. Il voit se succéder des saisons qui parfois, ne durent qu’une quinzaine de jours.

Dans ce calendrier, le printemps commence le 28 février et l’été, le 29 mai. L’automne s’installe dès le 30 août puis c’est l’avènement de l’hiver à la date du 29 novembre.

Chaque grande saison est découpée en périodes plus courtes. Par exemple, durant l’hiver, plusieurs cycles se succèdent : les Nuits blanches qui apparaissent à la fin décembre, les Nuits noires qui règnent ensuite jusqu’au 2 février, l’Azara et Gerret el Anz marquent enfin le grand froid avant la descente des Trois braises, annonciatrices du printemps.

Chaque saison a ainsi ses couleurs et sa poésie propre. Les pluies du printemps accompagnent le cycle du Hsoum. Aoussou en plein juillet annonce les grosses chaleurs estivales.

Quoique qualifié de berbère, ce calendrier agraire est fort probablement hérité de la tradition julienne. La nouvelle année y débute le 14 janvier et on continue à la fête avec des plats propitiatoires et des coutumes qui se transmettent d’une génération à l’autre.

Les années bucoliques de mon enfance m’ont appris à vivre au rythme de la terre nourricière et ce calendrier ajmi était toujours présent dans la mémoire des fellahs qui le respectaient rigoureusement et aussi à travers les travaux des champs.

La modernisation de l’agriculture et la société de consommation ne sont pas parvenues à nous couper de ce calendrier ancestral qui, tout en considérant solstices et équinoxes, retrouve des rythmes agraires plus intimes et frappés de la marque du bon sens paysan. Tissé de métaphores et d’allégories, notre calendrier traditionnel est un long poème que ponctuent les saisons, les couleurs du ciel et les journées qui rétrécissent ou rallongent.

De nos jours, je garde toujours sous les yeux, nos calendriers qui déclinent trois années différentes : la grégorienne, l’hégirienne et l’agricole. Chaque jour qui passe, une feuille est retirée de cet almanach qu’on accroche sur un mur. Un geste qui me fait renouer avec tant de traditions, de souvenirs des pluies d’automne et de la froidure hivernale, de proverbes et adages que j’ai tant de fois entendu.

C’est ce calendrier des saisons secrètes qui m’a ainsi appris que l’automne était l’année. En rappelant la dureté de l’hiver, la brièveté de l’été et la fragilité du printemps, ce calendrier paysan n’est-il pas celui qui décrit le mieux les années qui s’écoulent ?

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