Un monde de croyances et superstitions

Khomsa

Superstitions et croyances magiques font partie intégrante du quotidien des Tunisiens. Tout le monde, jeunes et vieux, hommes et femmes, éduqués et incultes, y croient peu ou prou. Ces superstitions sont héritées d’un passé lointain.

Certaines remontent aux arabes et d’autres proviennent d’un vieux fonds berbère. Beaucoup de ces croyances ont trait au mauvais œil qu’il s’agit de conjurer. La khomsa dite « main de Fatma » ou une amulette bleue avec un œil incrusté font partie de l’arsenal d’objets censés contrer l’aïn.

Une longue conversation avec mon ami Belhassen Ben Abdallah m’a permis de recueillir auprès de lui quelques unes de ces traditions souvent persistantes.

Une croyance persistante attribue les malheurs qui peuvent arriver au cours d’une journée aux personnes qu’on rencontre le même jour. De même, un chat noir croisé de bon matin laisse croire que la journée sera plutôt mauvaise. Par contre, le café qui déborde alors qu’il est sur le feu serait synonyme de gain et constitue un bon présage.

Les Tunisiens redoutent les chaussures posées à l’envers et croient fermement que le diable en profite pour faire ses prières sous cet abri. De même, manger avec la main gauche signifie pour certains que le diable mange avec vous.

On dit aussi dans le même esprit que balayer le soir revient à chasser les anges de la maison, alors désertée par la baraka. Le papillon qui vole dans la maison le soir annonce l’arrivée d’un invité qu’on n’attend pas. La tortue aussi annonce les bonnes nouvelles et on la considère comme un porte-bonheur.

On jette toujours de l’eau au départ d’un voyageur. Cette tradition est censée protéger le voyageur et garantir son retour. Il est même recommandé de marcher dans la flaque d’eau ainsi créée sous nos pas. Chez les juifs, cette coutume dit-on renvoie à la traversée de la mer rouge.

A l’opposé, si quelqu’un traverse la rue avec un seau vide, on dit que la malchance l’accompagnera tout au long de la journée. Faut-il rappeler qu’il ne faut jamais ouvrir un parapluie dans la maison ni passer sous une échelle ? Dans le même esprit, la chose prêtée, perdue ou cassée ne doit pas être remplacée. On dit aussi que poser son sac à terre, engendre la misère. Même chose quand on traîne des pieds en marchant.

Lors de funérailles, le visiteur qui passe la nuit du jour de l’enterrement dans la maison du défunt est tenu d’y rester pour deux autres nuits. Dans le même ordre d’idées, on ne doit jamais porter de vêtements neufs pour aller à un enterrement.

Après la visite d’une maison endeuillée, on ne rentre pas directement chez soi mais on passe par le souk. Ensuite, en rentrant chez soi, on va directement aux toilettes sans parler à personne et on y secoue les vêtements qu’on porte.

On interdit aux enfants de grincer des dents car s’ils le faisaient, ils pourraient perdre leur père. On ne doit pas non plus visiter les malades du crépuscule du mardi à celui du mercredi.

Sur une note plus gaie, et tout aussi mystérieuse, le troisième jour d’un mariage, la belle-famille fait enjamber à la nouvelle mariée un brasero avec de l’encens qui y brûle.

Enfin, à propos du mois de mai, on dit qu’il ne faut pas faire entrer d’eau de fleurs d’oranger à la maison ni acheter de balai, ni enlever les toiles d’araignées, ni acheter de l’ail. Tout cela pourrait provoquer un malheur.

Que de superstitions auxquelles on croit dur comme fer et qui se transmettent d’une génération à l’autre.

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Bkhour

Pour appeler le beau temps après un hiver pluvieux et froid, il existe une coutume qui s’est aujourd’hui perdue et dont l’origine est inconnue.

Une procession d’enfants se formait et traversait les rues des quartiers. Les enfants portaient à bout de bras, une poupée rudimentaire, habillée de chiffons et faite de deux bouts de bois assemblés en forme de croix.

Les enfants reprenaient en chœur un chant dédié à Ommi Aouicha où ils se plaignaient d’avoir froid, tout en espérant le soleil et des plateaux de roses. Ils chantaient à tue-tête « Ommi Aouicha zaretek echmissa, awledek matou bel bard. Ghatihom be tbayek ward (Ommi Aouicha, le soleil est venu. Tes enfants ont très froid. Couvre-les de plateaux de roses).

Cette procession enfantine appartient au passé comme le rituel connu sous le nom d’Ommok Tangou dont le but est à l’opposé.

En effet, avec Ommok Tangou, on invoque la pluie. Pour cela, on promène une poupée aux allures d’épouvantail pour conjurer la sécheresse.

Les enfants marchent en procession et portent l’effigie construite en bois et revêtue de tissus. Ils chantent ensemble pour demander à Ommok Tangou d’intercéder pour qu’il pleuve. Selon le rituel, chaque mère de famille versera un peu d’eau sur la poupée et la pluie finira par tomber.

Ce rituel tombé en désuétude serait immémorial. Il serait hérité de la tradition berbère et certains voient même en Ommok Tangou, la déesse carthaginoise Tanit.
Les paroles de ce chant diffèrent selon les régions, les villes et les campagnes et, curieusement, les vœux sont presque toujours exaucés.

De nos jours, la plupart de ces traditions sont passées à la trappe de l’oubli. Reste une seule coutume vivace : elle concerne la prière d’invocation de la pluie que nous nommons Salat El Istiska.

En temps de sécheresse, elle était jadis pratiquée en groupe à la campagne. Aujourd’hui, cette invocation de la pluie est organisée dans les mosquées, après la grande prière du vendredi.

Nous sommes bien loin des processions d’Ommok Tangou et Ommi Aouicha.

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Ommok Tangou

Souvent, ma mère faisait appel à Ommi Aziza, une dame de confiance qu’elle chargeait de la tâche de nettoyer la maison des influences néfastes et du mauvais œil. Cette femme d’origine modeste, qui aidait parfois ma mère pour les travaux ménagers, avait le don de prédire l’avenir grâce à une technique nommée « dharb el khfif ». Cette expression intraduisible veut dire qu’on interprète des figures qui naissent du plomb en fusion

Ommi Aziza arrivait alors chez nous, munie d’un tuyau en plomb qu’elle faisait fondre dans une vieille casserole. Ensuite, elle versait le plomb à l’état liquide, dans un pilon (mehrez) plein d’eau.

Les projections d’eau fusaient ainsi et se répandaient. Sans délai, Ommi Aziza demandait à ma mère ou à l’un d’entre nous, d’enjamber le pilon sept fois. Puis, elle vidait l’ustensile de son eau et en retirait le contenu, une masse difforme de plomb et de petits éclats dont elle déchiffrait l’incompréhensible message divinatoire.

Presque toujours, elle nous dispensait de bonnes nouvelles qui avaient l’heur de nous rassurer. Avec Ommi Aziza et son plomb fondu, les jaloux et les envieux n’avaient qu’à se tenir. Interprète des cryptogrammes du « khfif », elle levait devant vous les obstacles et balisait votre chemin vers le succès grâce à sa lecture des éclats de plomb fondu.

De nos jours, des devins qui ont la bosse du commerce peuvent demander jusqu’à 3000 dinars pour lire votre destinée dans le plomb en fusion. Faut-il les croire ou plutôt flairer l’arnaque ? Pour contrer le mauvais sort, ma mère avait d’autres techniques. Par exemple, elle jetait du gros sel dans un brasero (kanoun).

Immédiatement, des petites explosions se produisaient dont ma mère disait qu’elles étaient destinées aux yeux des envieux.

Dans d’autres cas, elle prenait une poignée de gros sel dont elle nous massait le dos avec des gestes rotatifs et aussi des mouvements de va-et-vient. Tout au long de l’opération, elle n’arrêtait pas de dire « ya latif » comme dans une litanie. Enfin, elle lançait le gros sel dans le kanoun, ce qui produisait des explosions qui, pour elle, signalaient que le sort était désormais conjuré.

Arme absolue contre le mauvais sort, un caméléon vivant apparaissait parfois à la maison. Ommi Aziza l’apportait dans les replis de son sefsari. L’animal était plongé vivant dans les braises d’un kanoun et les explosions qui en résultaient étaient considérées comme le trépas des djinns hostiles.

Il y avait beaucoup de procédés pour chasser le mauvais œil. La main de Fatma que nous nommons « khomsa » est le plus répandu. Il suffit pour les femmes de s’en parer pour être prémunies du regard des envieux.

Il existe une coutume liée à la fête de l’Aid el kebir. Je me souviens de ma mère plongeant sa main dans le sang encore chaud du bélier qui venait d’être sacrifié. Elle imprégnait ensuite de ce sang, le mur de l’entrée de la maison ou bien celui du jardin.

De même, je me souviens avoir vu le boucher retirer la bile du foie du bélier et d’un jet sec, la lancer sur le mur. Elle y restera jusqu’à sécher et s’effriter sans que personne n’y touche. On dit qu’on peut y déchiffrer les destinées.

Il fut un temps où tous les jeudis, après la prière de l’après-midi, ma mère allumait un kanoun sur lequel elle répandait des encens, les fameux « ouchaq ou dad » censés chasser les mauvais esprits. Le kanoun à la main, ma mère déambulait alors dans la maison et apportait les émanations d’encens jusqu’aux moindres recoins de la demeure.

Ma mère avait tout un répertoire de recettes contre le mauvais œil. Par exemple, elle répandait discrètement des grains de nigelle (sinouj) dans nos lits ainsi que sur les bancs et canapés. Ou alors, un pot de « fijel » disposé à l’entrée de la maison se chargera d’absorber les ondes néfastes.

Cette plante a la particularité de s’éteindre subitement et flétrit de manière soudaine. On dit alors qu’elle a pris sur elle le mauvais œil des personnes mal intentionnées. Comme un paratonnerre pour le mauvais œil, le fijel est considérée comme une plante protectrice.

La sorcellerie a toujours existé sous nos cieux. Même si la plupart des rituels concernent la protection contre le mauvais œil, il en existe de plus offensifs qu’il faut pouvoir exorciser pour y échapper.

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