Les cinémas du Ramadan

Le cinéma Studio 38

Enfant, jusqu’à l’âge de douze ans, je me souviens avoir attendu le mois de Ramadan avec beaucoup d’impatience. Cette attente était liée à un fait culturel que nous avons perdu de vue aujourd’hui.

Dès le premier jour du mois saint, mon quartier de Bab Djedid voyait une bonne dizaine de salles de cinéma éphémères ouvrir leurs portes. Ces cinoches de bric et de broc étaient partout et proposaient des films d’aventures qui allaient de Tarzan à Zorro en passant par Maciste.

Près de chez nous, rue de l’Hiver, il y avait le Skambri et ses affiches rutilantes. Plus loin, entre Bab Menara, Bab El Jazira et Bab El Fellah, il y avait d’autres cinés de fortune, installés dans des boutiques, des cafés et des entrepôts. Ces salles qui naissaient et repartaient entre deux croissants et une pleine lune furent un régal et restent un souvenir très vivace.

Aujourd’hui, comme le cafichanta et d’autres attractions du Ramadan, elles ont disparu tout comme les « vrais » cinémas de ce même quartier qui en comptait tout de même quatre de permanentes : le Bijou, l’Alhambra, le Fodha et le cinéma El Benna.

Comment retrouver toutes ces salles et écrire leur histoire ? Je reviens ici à une ancienne chronique qui retrace une partie de cette saga du vingtième siècle. Faudrait-il remonter aux tout premiers temples du septième art alors encore naissant ?

Faudrait-il plutôt envisager les strates successives qui, tout au long du vingtième siècle, sont venues se déposer dans un flux continu, avec des cinémas qui en remplaçaient d’autres ? Et, au fond, ne faudrait-il pas privilégier la poésie et jouer avec les noms de ces salles disparues, oubliées ou inconnues pour écrire une élégie vibrante et impromptue ?

**********

Tunis a connu très tôt le cinématographe… L’invention des frères Lumière était à ses débuts une attraction foraine qu’on découvrait sur la place publique ou dans les arrière-salles des cafés. Les opérateurs Lumière ont tourné des films à Tunis dès 1896 et, selon la tradition de l’époque, les avaient projetés le jour même de leur tournage.

C’est dans ce sillage que Tunis improvisa ses premières salles de cinéma. Entre 1896 et 1908, plusieurs séances de cinématographe eurent lieu dans différents espaces ou en plein air. Les chroniques d’époque mentionnent par exemple l’avenue de Carthage, des cafés de l’avenue de Londres ou encore la place de la Résidence pour ces premières projections de films des Frères Lumière ou de Méliès.

Génération Hercule

Il faudra attendre le 16 octobre 1908 pour assister à la naissance de l’ancêtre des salles de cinéma de Tunis. Elle portera le nom de Omnia Pathé et ouvrira ses portes dans un immeuble faisant le coin des rues Hannon et Amilcar. Cette salle a depuis longtemps disparu et pourtant sa façade et sa configuration générale sont demeurées à peu près intactes.

Jusqu’aux années soixante, les photographes à l’ancienne se donnaient rendez-vous devant ce qui fut le premier cinéma de Tunis sous la direction de Henri Meynier. Inscrite dans le réseau des salles appartenant à la maison Pathé, l’Omnia eut une longue carrière et changea souvent de mains. Pour un temps, cette salle fut dirigée par le mythique Ali Ben Kemla qui, avant d’ouvrir un théâtre au Passage, créa plusieurs salles de cinéma dans les parages de la rue Zarkoun.

L’ouverture de l’Omnia Pathé fut un événement marquant dans la ville de Tunis. On se bouscula pour découvrir les programmes de cette salle qui proposait à ses débuts des séances d’une heure avec les performances d’un bruiteur et d’un pianiste. Bien sûr, on n’en était pas encore au cinéma parlant mais la salle était considérée comme l’une des merveilles de Tunis et nombreux furent ceux qui ont laissé des descriptions détaillées du tout premier cinéma de la capitale.

Les initiatives allaient ensuite se multiplier et Tunis connaîtra une première génération de salles qui n’ont survécu dans nos mémoires que grâce à de rares photographies. Que reste-t-il du cinéma Nunez qui se trouvait sur l’avenue de Carthage ? Qui se souvient encore de l’Empire qui dominait de son imposante façade l’actuelle rue Ali Bach Hamba ? Et le Trianon qui a projeté en 1929 le premier film sonore et parlé et se trouvait au Passage ?

Cette époque héroïque des cinémas de Tunis allait déboucher sur une grande effervescence qui sera surtout palpable après la Deuxième guerre mondiale. En reconstruction, Tunis allait se couvrir de cinémas et ces nouvelles salles allaient succéder aux théâtres et affirmer la domination du cinéma comme le plus populaire des loisirs.

C’est au centre-ville de Tunis que cette dynamique allait être la plus spectaculaire. Toutes les grandes avenues de la capitale allaient vivre au rythme du cinéma durant une période qui s’étalera grosso modo de 1945 au milieu des années 80, lorsque commencera le reflux cinématographique.

Pendant un demi-siècle, la salle de cinéma sera le lieu de loisir par excellence et détrônera peu à peu le théâtre. On pourrait en effet égrener les noms des cinémas comme on chuchoterait un poème : Palmarium, Odéon, Studio 38, Marivaux et Globe… On pourrait tout autant tenter de retrouver les salles qui n’ont laissé que quelques bribes de mémoire à l’image de l’Impérial ou de l’Ecran, trop tôt disparues.

Mais dans cette recherche de la salle obscure perdue et retrouvée, mieux vaut procéder avec méthode et arpenter les rues de la ville pour retrouver ces cinémas à géométrie variable car les salles succédaient aux salles avec de fréquents changements de nom.

Le cas le plus emblématique est celui du Biarritz, un cinéma qui a porté quatre noms différents. Au début, ce fut l’Idéal qui fut changé pour l’Apollo puis pour le Biarritz avant d’adopter le nom d’Al Afrah. Cette salle se trouvait rue Aziz Tej et a récemment fermé ses portes pour devenir le dépôt d’un magasin de confection.

C’est ainsi que les noms peuvent être trompeurs car ils désignent la même salle, comme dans le cas du Trianon qui deviendra plus tard l’Ecran. Ils peuvent aussi évoquer des salles éphémères dont la durée de vie a été très courte comme le Roxy dont la trace se confond avec celle du Lido. Mais trêve de tâtonnements, allons au vif du sujet quitte à remonter les avenues de la ville.

A tout seigneur, tout honneur, nous commencerons par l’avenue Bourguiba et ses nombreuses salles de cinéma pour la plupart disparues. Le Colisée est la plus importante de ces salles et existe toujours. Tout comme le Palace qui ouvrit ses portes en 1903 comme théâtre puis se tourna vers le cinéma.

Toujours sur cette avenue, le Parnasse est un témoin encore présent même si la configuration de cette salle a changé au début des années 80. En effet, un immeuble de rapport qui continue à abriter un cinéma à l’étage a remplacé la petite salle du Parnasse qui avait pignon sur rue.

Les salles ayant mis la clé sous la porte sont plus nombreuses sur l’avenue Bourguiba et son prolongement l’avenue de France. S’il y a fort longtemps que le Midi Minuit a disparu, ces deux dernières décennies ont vu le Capitole, le Ciné Soir et le Champs-Elysées mettre la clé sous la porte. Ce fut aussi le cas du Studio 38, fermé à la fin des années 80.

Les rues perpendiculaires à l’avenue Bourguiba abritent quant à elles de nombreux cinémas. Il s’agit des avenues de Carthage et de Paris ainsi que des rues de Marseille et Ibn Khaldoun qui ont concentré plusieurs salles obscures.

Le Palmarium a longtemps été l’une des salles les plus imposantes de la capitale et aussi l’une des plus anciennes. Ouverte en 1902, la salle du Palmarium a été longtemps un music hall avant de devenir la plus vaste des salles de Tunis. Disparu au début des années 80, le Palmarium demeure mythique et cette salle longtemps dirigée par Maurice Sitruk est à elle seule un symbole de l’engouement pour le cinéma durant les années d’après-guerre.

Sur l’avenue de Paris et son prolongement de l’avenue de la Liberté, il existait trois salles ayant pour nom le Paris (l’actuel Théâtre national), le Marivaux (l’actuel Centre national de la Marionnette) et le Kléber, totalement disparu et qui se trouvait à la hauteur de la radio tunisienne, à l’actuelle rue du Koweït.

Quelques salles existaient dans les parages qui ont totalement disparu. Citons le Star à l’avenue de Londres et le Lido à la rue Salem. Cette dernière salle a été reprise au début des années 80 par le groupe du Nouveau Théâtre mais de manière éphémère. Le cas du Lido est à souligner car, dans cette continuité, de nombreux cinémas se transformeront en théâtres.

Dans cette optique, l’Alhambra de la rue Al Jazira deviendra le Théatre El Hamra de Ezzeddine Gannoun alors que le Mondial sera repris par Mohamed Driss qui le transformera en espace culturel polyvalent à vocation surtout théâtrale. L’anecdote vaut la peine d’être rappelée: avant de devenir un cinéma dans les années soixante, le Mondial fut un théâtre depuis 1910 et le voici maintenant qui retrouve sa vocation initiale.

Revenons maintenant à la rue Ibn Khaldoun dont la maison de la culture a longtemps constitué un pôle cinématographique de qualité. Dans cette rue, on trouve de nos jours l’ABC et le Mondial ainsi que le Rio qui, dans une rue parallèle, est lui aussi devenu un ciné-théâtre sous la houlette de Habib Belhedi. Longtemps, le Rio s’est nommé le Royal et cette salle a elle aussi un passé prestigieux.

Terminons cette promenade cinématographique avec la rue de Marseille qui ne compte plus aujourd’hui qu’une seule salle mais en alignait trois jusqu’à un passé récent. Il s’agit du Globe, du Cinémonde et du Septième Art, la seule à avoir survécu.

**********

Billet de cinéma

En ce sens, tout travail de recension des salles de cinéma dans la capitale doit aussi envisager ces aspects qui confirment la centralité du cinéma partout dans le tissu urbain. Ainsi, autour du périphérique de Tunis, des salles et non des moindres se trouvaient non loin des anciennes portes de la capitale. Le Ciné-Soir faisait face à Bab Bhar, l’Alhambra se trouvait à Bab El Jazira, le Bijou à Bab Djedid et l’Odéon à Bab Carthagène.

A l’intérieur de la médina, il existait à la fois des salles permanentes et d’autres éphémères qui n’apparaissaient que durant le Ramadan. Nous avons évoqué plus haut le premier cinéma Ben Kamla, l’ancêtre de l’Eden, qui se trouvait à l’actuelle rue El Karamed. Dans cette optique, il faudrait également mentionner le ciné Fodha à la rue Sidi Essourdou ainsi que le cinéma El Benna à la rue Sidi El Benna.

Du côté de Halfaouine, il existait également un très grand nombre de salles dont la profusion accompagnait le mois du Ramadan. En effet, durant un mois, tous les cafés de la médina et plusieurs magasins se transformaient en salles de cinéma improvisées. Ce phénomène qui mériterait à lui seul une étude était très diffus et concernait tous les quartiers de la médina et ses faubourgs, surtout Bab Souika et Bab Djedid.

Enfin, toutes les banlieues de Tunis avaient leur salle de cinéma. Là encore, la présence de ces salles démontre le caractère matriciel du cinéma en tant que loisir surtout durant les années cinquante et soixante.

En banlieue ouest, le Bardo avait son Ciné-Vox puis les salles d’El Manar alors que toutes les localités de la banlieue sud avaient aussi leur cinéma : le Ciné-Azur à Ezzahra, le Maxula à Radès, l’Oriental, le Colisée et l’Empire à Hammam-lif. Côté nord, le Rex et le Vog rayonnaient sur la Goulette et le Kram. Cette dernière salle vient d’être reprise par le cinéaste Moncef Dhouib qui y a créé un complexe culturel polyvalent incluant le cinéma.

C’est également le cas pour l’ancien Ciné-Carthage repris sous le nouveau nom Mad’Art. Plus loin, à la Marsa, le cinéma Le Casino a disparu depuis belle lurette et a été remplacé par le Zéphir. Notons aussi la disparition de la salle Safsaf qui a longtemps été le seul cinéma de l’Ariana.

Commentaires: