Tunis Sports City résistera-t-il aux soubresauts de la situation géopolitique ?

Le Groupe Boukhatir lève le voile sur la réactivation du Tunis Sports City. Un calendrier en trois phases : 2026, 2028 et 2031, un investissement de 5 milliards de dollars (15 milliards de dinars), et des dizaines de milliers d’emplois directs et indirects. Ce mégaprojet, qui a eu, faut-il le rappeler, l’approbation de Ben Ali en 2008, va-t-il pouvoir résister aux soubresauts de la situation économico-géopolitique qui l’avaient, déjà, réduit au stade des maquettes depuis une quinzaine d’années.

Tunis Sports City ressemble à s’y méprendre au nouveau pont de Bizerte, sur bien des aspects. D’abord, pour avoir été ressuscité en cette conjoncture. Ensuite, en termes d’investissements et, enfin, du côté de l’aspect de développement durable que ces deux projets véhiculent. Ceci sans parler de l’interférence du politique dans le monde des affaires qui semble bloquer leur marche.

Genèse d’un projet étouffé dans l’œuf !

Tunis Sports City est un projet qui date de 2006. Le groupe émirati Boukhatir avait annoncé, cette année-là, le lancement de ce mégaprojet que feu Ben Ali avait approuvé, en grandes pompes, en 2008 pour en faire le leitmotiv de sa campagne présidentielle de 2009. Mais à peine a-t-il commencé à prendre forme, au niveau de sa conception, que le projet a été stoppé net par les événements du 14 janvier 2011.

L’instabilité politique, la situation socio-économique du pays et l’insécurité ambiante (les attentats du Bardo, Sousse et Mohamed V) des années post-révolution, ont fini par étouffer dans l’œuf un projet qui n’a pas échappé aux enjeux géopolitiques.

Comment, en effet, un projet émirati peut-il résister, à l’époque, à l’axe Qatar-Turquie (chapeauté par l’Oncle Sam) et son représentant local en Tunisie, en l’occurrence Ennahdha ? Ennemis jurés des Qataris, les Emiratis ont lâché du lest.

Et à notre avis, c’est dans la logique des choses que ces derniers ont ajourné le projet, en attendant « Que viennent les vents contraires qui ramènent l’espérance », comme disaient les paroles de la chanson de Richard Seguin !

Tunis Sports City en bref

Tunis Sports City qui s’étendra sur 250 hectares, sur les berges nord du Lac de Tunis, se présente comme un projet multidimensionnel offrant une panoplie de volets complémentaires et diversifiés qui en font toute l’originalité :

Un volet sportif, offrant quatre académies de formation (football, natation, tennis et golf), aux standards internationaux, en partenariat avec de prestigieux clubs européens.

Un volet touristique composé de six hôtels de très haut standing, un parcours de golf de neuf trous, sur 53 ha, signé par l’architecte Peter Harradine, en partenariat avec The Professional Gulf Association (P.G.A.) – United Kingdom, ainsi qu’un Central Park de 20 ha qui offrira des parcours de santé pédestres et des espaces d’animation et de loisirs.

Un volet résidentiel de standing international, ouvert sur les berges nord du lac de Tunis, sur le parcours du golf, et sur le Central Parc.

Un volet Shopping, Retail et Loisirs, avec un mall de dimension internationale, implanté sur 13 ha, et une multitude d’espaces verts aménagés et judicieusement répartis sur l’ensemble du projet.

Un volet Business Zone, avec un quartier d’affaires, répondant aux dernières normes internationales de très haut standing.

Un volet animation, avec une corniche de 3 km sur bord du Lac nord, accessible au grand public, avec ses terrasses et ses composantes d’animation et de loisirs.

Le vent a soufflé…

C’est un secret de polichinelle : les décisions prises par Kais Saied le 25 juillet 2021 et le gel de l’activité de l’ARP ne sont pas étrangers à la réactivation du projet. Les vents qui ramènent l’espérance sont là, et les Emiratis ne pouvaient pas espérer meilleure aubaine pour se repositionner géopolitiquement en Tunisie et dans la région entière.

Un mégaprojet de cette envergure, avec un investissement de 5 milliards de dollars (l’équivalent du près du quart du Budget de l’Etat tunisien), ça séduit. « La nouvelle image de modernité durable que nous allons donner à Tunis constituera un vecteur d’attraction inestimable qui séduira les grands investisseurs internationaux », a martelé Salah A. Bukhatir, lors de la conférence de presse, tenue à l’occasion de l’annonce de la réactivation du projet.

Mais attention. Il ne faut pas aller trop vite en besogne. Nous estimons que le projet n’est pas à l’abri des soubresauts de la situation économico-géopolitique actuelle. Sur le plan interne d’abord, il faudrait attendre les résultats des négociations du gouvernement avec le FMI pour savoir si le pays réussira à se procurer ses besoins en financements extérieurs.

Et à quel prix cela se fera-t-il ? Si on ira vers la suspension pure et dure des dépenses de subvention, sûrement que la tension sociale ralentirait le projet. Ce projet est suspendu, cela va de soi, à l’atmosphère générale dans le pays, au climat des affaires, à la confiance des bailleurs de fonds et des investisseurs potentiels dans le projet. Les Emiratis ne vont pas construire une nouvelle ville si les acheteurs potentiels ne se bousculent pas au portillon.

Sur le plan extérieur ensuite, le conflit russo-ukrainien peut changer la donne sur le plan économique et sur le plan géopolitique, avec des alliances qui peuvent se produire de toutes parts. Cela dépendrait aussi de la durée du conflit et des dommages collatéraux qui en découleraient. Et qui dit que le Groupe Bukhatir ne serait pas séduit par la reconstruction de l’Ukraine, par exemple ? Nul ne le sait.

Et comme dirait un proverbe turc « Il y a un temps pour chaque affaire » !

Chahir CHAKROUN
Tunis-Hebdo du 14/03/2022

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