Une petite histoire du cinéma au B7L9

Albert Samama Chikli

Nous célébrons en 2022 le centenaire de la naissance du cinéma tunisien. Un programme de manifestations culturelles a été préparé par la station d’art B7L9 pour célébrer comme il se doit ce centenaire. Le coup d’envoi a été donné le 24 janvier qui coïncide avec le 150ème anniversaire de la naissance d’Albert Samama Chikly, pionnier du cinéma tunisien.

La manifestation se poursuivra jusqu’au 21 décembre, date de la projection en public du premier film de l’histoire de notre cinéma : « Zohra » d’Albert Samama Chikly en 1922. Pour feuilleter le livre d’histoire du cinéma tunisien, nous vous invitons à découvrir les premiers frémissements du septième art en Tunisie, depuis la fin du dix-neuvième siècle.

Pour qui voudrait retracer les premiers pas du septième art dans notre pays, l’ouvrage « L’histoire du cinéma en Tunisie » d’Omar Khlifi constitue la référence incontournable. A travers ce livre revivent les salles d’hier et les premiers films tournés dans notre pays avec des gros plans sur les tournages du début du vingtième siècle.

Si l’on regardait rétrospectivement un siècle en arrière, nous verrions que le cinéma a très tôt fait ses premiers pas en Tunisie. En effet, les premiers films tournés dans notre pays l’ont été par les opérateurs des frères Lumière dès 1896, c’est à dire moins d’un an après l’invention du cinématographe.

Ces films Lumière étaient très courts et ne duraient qu’une minute et ils sont toujours disponibles à la Cinémathèque française. Leur dernière projection en Tunisie remonte aux années soixante et ils mériteraient d’être revisités par les jeunes générations. Ces documents sont au nombre de douze et permettent de découvrir le bey et son escorte, les principales portes de Tunis, des marchés et des souks.

Les documentaires seront d’ailleurs nombreux à être tournés en Tunisie à cette époque. C’est ainsi que Raoul Grimoin-Sanson tournera en 1899 une série de documentaires avec pour thème Sousse, Bizerte et quelques scènes de vie rurale. Ces films avaient été présentés à la Foire universelle de Paris en 1900.

Toujours dans ce sillage, Félix Mesguich, qui fut l’un des opérateurs Lumière les plus réputés, tournera de nouveaux documentaires en 1905, filmant Tunis, Carthage, Kairouan, Matmata, Gabès et Djerba.

Genre dominant, le documentaire aura aussi les faveurs des premiers cinéastes tunisiens à l’instar d’Albert Sammama Chikly qui réalisera en 1909 un court métrage à partir de vues aériennes réalisées autour de Tunis. De même, en 1911, les toutes premières actualités filmées auront pour thème la visite en Tunisie du président français Armand Fallières.

Un film couvrira son séjour tunisien et sera projeté après avoir été totalement développé et monté en Tunisie. Une première qui débouchera sur la longue tradition des actualités projetées en avant-programme dans les salles de cinéma jusqu’aux années soixante.

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Cinéma Omnia Pathé

Il faudra attendre 1919 pour assister au premier tournage d’un long métrage de fiction en Tunisie. Ce film est intitulé « Les cinq gentlemen maudits » et avait été réalisé par Luitz Morat qui déjà mettait en scène des aventures improbables avec force de décors exotiques, de femmes voilées et d’indigènes en haillons.

Cette imagerie orientale aura la peau dure et marquera les premiers tournages dans le pays. Plusieurs films seront ainsi produits durant les années vingt, notamment « Les contes des mille et une nuits » de Victor Tourjanski en 1922 ou « L’Arabe » de Rex Ingram en 1923. Citons aussi « Barocco » de Charles Burgnet (1925) ou encore « La Maison du Maltais » de Henri Fescourt (1927).

Au cours de cette période, un film se distingue. Il s’agit de « Maarouf le savetier », réalisé en 1921 par Rogert Dessort sur un scénario de Taieb Belkhiria qui serait ainsi le premier scénariste à avoir signé un film. Ce film inspiré des contes de Schéhérazade sera projeté à Tunis après une première parisienne.

C’est au Palace que ce film sera montré le 11 novembre 1921 puis il sera projeté sur l’écran de l’Omnia Pathé, la doyenne des salles de cinéma de Tunis. Notons que parmi les figurants, de nombreux Tunisiens étaient présents dans cette œuvre.

Ce n’est que quelque temps plus tard que le fameux Sammama Chikly réalisera ses deux films « Zohra » et « Ain Ghezal » considérés comme les premiers films de fiction tunisiens. « Zohra » a été réalisé en 1922, il y a un siècle et « Ain Ghezal » en 1924. Ce sont les deux premiers films de l’histoire du cinéma tunisien.

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« Zohra » (1922)

Elle s’appelle Haydée Tamzali, née Haydée Samama, le 23 août 1906 à Tunis et morte le 20 août 1998 dans la même ville. Cette comédienne tunisienne est l’une des premières dans le monde arabe.

Fille du cinéaste Albert Samama-Chikli, elle est surtout connue pour avoir joué dans ses films, au début des années 1920. Haydée Tamzali joue pour la première fois en 1922 dans le premier film réalisé par son père, « Zohra », où elle obtient le rôle-titre. Le court métrage, qui est le premier film tunisien de fiction, est projeté pour la première fois au cinéma Omnia Pathé de Tunis le 21 décembre 1922.

Le réalisateur américain Rex Ingram, alors en Tunisie pour le tournage de son film « l’Arabe », la remarque et souhaite lui confier un rôle spécialement créé pour elle. Le père de Haydée refuse au départ, puis accepte mais ne laisse pas sa fille poursuivre sa carrière à Hollywood, alors qu’elle n’a encore que quinze ans.

En 1924, Haydée joue dans un nouveau film de son père, « Aïn el Ghazal ou La Fille de Carthage ». Drame de la vie arabe, dont elle est aussi la scénariste et qui est un moyen métrage, le premier réalisé par un Tunisien.

En 1930, elle se marie et se rend en Algérie, où elle est notamment « présidente des œuvres sociales, secrétaire de la Croix-Rouge et présidente de la Ligue contre le cancer », comme le précise la quatrième de couverture de son livre « Images retrouvées ».

Elle retourne ensuite à Tunis où, durant les années 1990, elle tient une rubrique dans le quotidien « La Presse de Tunisie », où elle écrit une nouvelle chaque dimanche. Elle publie également un ouvrage sur la cuisine d’Afrique du nord rassemblant des recettes tunisiennes, algériennes et marocaines dont plusieurs recettes différentes du couscous.

En 1996, Mahmoud Ben Mahmoud réalise un court métrage de 29 minutes consacré à Albert Samama Chikli, où il retrace la vie du pionnier du cinéma tunisien, à travers des images de ses deux films de fiction et des témoignages de sa fille Haydée. Ce parcours de vie de la grande Haydée est synthétisé par Adnene Bouderbala qui lui aussi rend hommage à cette comédienne dont le père est considéré comme le pionnier du septième art en Tunisie.

Les premiers pas du cinéma tunisien ont ainsi commencé il y a un siècle. Que de chemin parcouru depuis pour le septième art. Cette saga d’un siècle sera à l’honneur toute l’année durant à la station d’art B7L9 à Bhar Lazreg. Nous y reviendrons.

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