L’esprit Carnot est toujours vivant

Ces réflexions sur l’école tunisienne restent toujours d’actualité même si elles remontent à plusieurs années. Dans cette chronique, j’essaie d’analyser les malentendus scolaires qui pèsent sur l’école tunisienne et pour cela, je me réfère à l’esprit Carnot du nom d’un établissement que j’ai fréquenté et qui a forgé l’être dans le monde de plusieurs générations.

Car on finit toujours par revenir au lycée Carnot. Les années passées à s’user les pantalons sur les bancs des salles de classe n’auront pas suffi à couper le cordon ombilical avec son lycée, ce lieu magique où l’enfance s’éloigne et les perspectives de vie se rapprochent.

C’est vrai que le lycée, on y entrait à l’âge de 11 ans pour en sortir adolescent, en général le bac en poche et plein d’idées dans une tête ivre de ses 18 ans. C’est probablement pour ces raisons que beaucoup d’entre nous cherchent à conjurer le passage du temps en gardant vive cette racine lycéenne. Si je finis toujours par revenir vers Carnot, beaucoup d’amis n’ont jamais perdu de vie leur collège ou leur lycée et en parlent toujours avec une nostalgie non feinte.

Ce qui, cette fois, m’a ramené à Carnot, c’est un simple casse-croûte. Je devrais ajouter : un casse-dalle comme on n’en fait plus. C’était juste en face de la porte du lycée, à la fin des années soixante. Am Ali tenait une petite échoppe où les potaches achetaient un casse-croûte pour cinquante millimes. On pouvait aussi se contenter d’un demi pour la moitié de cette somme. C’était tout ce qu’il pouvait y avoir de plus simple : un demi-pain, un filet d’huile, un peu d’harissa, des pommes de terre et quelques miettes de thon.

Cet en-cas est resté inoubliable non pas pour la saveur mais pour le sentiment d’indépendance qu’il donnait à des mioches qui s’affranchissaient du goûter pour faire comme les grands. Il faut dire qu’à l’époque, le casse-croûte était une véritable institution avec les Manino, Mnaouar, Nanou et consorts. Petits pains blancs ou demi-pain rond servaient à remplir de toutes les saveurs ces casse-croûte dont tout le monde se régalait.

Devant Carnot, c’était différent et à la fois plus léger et un tantinet poétique. Derrière son comptoir, Noureddine récitait des poèmes de Victor Hugo en composant les sandwiches et cela valait son pesant de surprise. Il entonnait à la joie générale le fameux « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne » hugolien avec ferveur et le sourire au visage. Quant à la clientèle, elle écoutait tout en mastiquant et en rêvant à d’autres horizons.

Sans cela, c’était le traditionnel croissant ou bien le sablé qui étaient le lot de tout un chacun à la récréation. Certains gourmets parvenaient à s’extirper du lycée pour quelques minutes et revenaient avec un précieux casse-croûte comme pour laisser entendre qu’ils avaient passé l’âge des brioches. Ces petites histoires me renvoient toujours à l’un de mes amis de classe. Ce cher Marco avait commis un geste peu banal qui est resté dans les annales de sa génération et qu’o continue à se raconter.

C’était en classe terminale et le professeur nous avait permis de grignoter quelque chose durant le devoir de quatre heures. Nous étions ainsi autorisés à avoir une boisson et un peu de nourriture pour recharger nos batteries durant cette longue épreuve. Les uns ramenèrent une barre de chocolat, d’autres des biscuits voire une petite tranche de pizza pour les plus affamés par l’effort.

Marco, c’était plus subtil et cela commença par un bol des plus typiques qu’il sortit de son cartable. Il se mit ensuite à y émietter du pain, puis ce qui devait apparaître apparut : le thermos plein d’un juteux lablabi. Le prof n’en revenait pas, la classe perdit quelque peu sa concentration mais que voulez-vous, c’était ainsi que certains chahuteurs sévissaient dans l’impunité et les interstices des recommandations professorales. Il fallait voir notre Marco indigné, disant : « Quoi monsieur, c’est pas illégal et moi ça me cale ». Inoubliable !

Des histoires comme ça, j’en ai vécu et entendu des centaines et je me suis finalement décidé à les enfiler comme pour un chapelet.

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Le lycée Carnot a fermé ses portes depuis une quarantaine d’années et porte désormais le nom de Bourguiba. Paradoxalement, il subsiste après toutes ces décennies un esprit Carnot aisément identifiable. Cela relève du paradoxe car il n’existe pas, aujourd’hui, un esprit Bourguiba qui soit spécifique aux élèves de ce lycée.

C’est d’un Bourguiba incantatoire qu’il s’agit et non pas du Bourguiba qui fut porteur d’un projet national. Parfois, je me demande ce que serait notre système éducatif sans cette parenthèse généreuse qui dura deux bonnes décennies avant d’être rattrapée par les bricoleurs et les nationalistes arabes.

Le passage de Salem Labiadh au ministère de l’Education nationale restera comme un symbole du démantèlement promis à ce département qu’on ne cesse de saborder depuis longtemps. Je ne sais qui va atterrir dans ce département mais mon inquiétude est grande car ils sont nombreux ceux qui, au nom de la démagogie la plus élémentaire et du populisme le plus primaire, sont aux abois pour détricoter le peu qu’a pu construire le ministre Hatem Ben Salem. Cette tendance à briser l’avenir se poursuit depuis les années Mzali, un homme qui malgré ses qualités, porte de lourdes responsabilités dans le délitement de notre école publique.

Autour de moi, je vois des profs engagés, des chefs d’établissement volontaires et des élèves qui ne demandent qu’à apprendre. Pourtant, c’est le projet qui manque le plus. Une école ne peut pas survivre sans dessein et se doit de porter nos enfants vers un avenir nécessairement optimal. Au lieu de cela, tout le monde baisse les bras même les parents d’élèves dont on dirait qu’ils n’ont pas leur mot à dire.

L’idéologie doit rester en dehors de l’école et le nationalisme arabe ou l’islamisme hypocrite n’ont rien à faire dans la gestion de nos établissements scolaires. Une école dont l’objectif premier serait de formater les enfants selon une vision étriquée du monde n’a pas de raison d’être. Cette école dont rêvent tout haut les réactionnaires de tout poil n’a aucun sens dans un pays qui cherche à construire sa modernité et n’aurait pour référent que les systèmes éducatifs dirigistes de la période soviétique.

Cette école se trompe de siècle. Car on ne peut bâtir un projet éducatif en castrant les enfants, en mettant obstacles et ornières pour qu’ils ne puissent s’abreuver à aucune autre source que l’idéologie passéiste des nassériens et autres baathistes. Cela relève de la déraison d’Etat que de voir ce qu’il advient du français et des langues vivantes dans nos écoles.

Alors que la communauté nationale paie des fortunes pour l’enseignement des langues vivantes, celles-ci, surtout le français, font l’objet d’un sabotage systématisé qui est commis au nez et à la barbe des enseignants et des inspecteurs. Pourquoi ce sabotage incompréhensible ? Pourquoi ce double discours en ce qui concerne une langue proche qui plus est celle de notre commerce international ? Aurions-nous inventé l’école névrotique, celle qui se tire une balle dans la jambe et aliène l’avenir de ses élèves ?

Cette mascarade a trop duré. Au lieu d’optimiser les enseignements, on semble ne se soucier que du statut du français pour l’amoindrir alors qu’on est censé enseigner cette langue selon un cursus clairement identifié.

Combien coûte à la communauté nationale ce non-enseignement du français ? Beaucoup trop dans l’immédiat et énormément dans un avenir proche car la myopie et l’aveuglement politique sont en train de transformer le peuple de bilingues que nous continuons à être en nation bibègue qui ne s’exprime que dans un pénible sabir tout aussi névrotique que les intentions de ses promoteurs.

Les Tunisiens dans leur écrasante majorité sont pour l’apprentissage rationnel des langues vivantes à l’école. Je crois que nous savons tous que l’anglais est incontournable et que nous devons exceller dans cette langue comme nous avons coutume de le faire pour le français.

Il est essentiel dans le monde d’aujourd’hui de parler au moins trois ou quatre langues et nos enfants en sont capables. Dramatiquement, si on leur enseigne mal la deuxième langue qu’ils doivent apprendre, on amoindrit touts leurs facultés cognitives. L’échec le plus retentissant de l’école tunisienne de ces dernières décennies, c’est d’abord son incapacité névrotique à enseigner la langue française.

Toute la crise qui secoue l’école, ses hésitations, ses reculades, ses impasses découlent de ce non-enseignement qui a ensuite des répercussions globales sur le pays entier. Tout responsable devrait être conscient de cette équation et remonter jusqu’à la source du malentendu scolaire qui a détruit les horizons de deux générations et continue à enfoncer le système éducatif dans la crise.

Qu’on se le dise : il est impossible de construire une école équilibrée si on fait semblant de prodiguer un enseignement. Car, mécaniquement, la contagion va se transmettre aux autres disciplines et le laisser-aller régner dans une atmosphère où pullulent les faux prophètes et les apprentis sorciers.

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J’ai honte de tous ces bricolages coupables qui castrent toute une jeunesse qui fait confiance à l’école de la République. J’ai d’autant plus honte que nous avons les moyens matériels et la tradition établie par Bourguiba. Seulement que voulez-vous, aujourd’hui, on cherche de manière névrotique à sortir de cette tradition qui a su élever le peuple tunisien.

Au lieu des Lumières, c’est le féodalisme le plus abject et le plus rétrograde qu’on cherche à imposer à la Tunisie. Lorsque les seigneurs du pétrodollar transformeront en serfs tout un peuple de béni-oui-oui, nous verrons ce qu’il adviendra de cette poussière d’individus en voie d’écrasement et des nostalgiques des empires orientaux.

Dans certains milieux, il est de bon ton de se proclamer néo-ottoman ou pro-golfe arabe et on voudrait me dire que j’ai tort de m’aligner sur Voltaire et Rousseau ? Pincez-moi si je rêve mais dites moi aussi si, au nom d’une identité qu’on m’assigne malgré moi et qui n’est pas la mienne, je dois aussi abandonner le couscous pour le riz dont raffolent les Arabes ?

Devrais-je dans le même élan, tourner le dos à la Méditerranée, mer nourricière et matrice de mon histoire ? Devrais-je aussi à l’image de notre président converser à table en arabe littéraire ? Devrions-nous aussi pour que les apparences soient sauves, changer nos accoutrements pour faire couleur locale imposée ?

On va encore me taxer de francophilie ! Comme si c’était excès d’affirmer me sentir plus proche des Lumières de 1789 que des fraternités ethniques. Justement, l’esprit Carnot dont je vous parle, n’a pas de race, se veut Tunisien et profondément Tunisien car justement pétri de ce cosmopolitisme non oublieux de ses racines. Juif, Chrétien ou Musulman et Tunisien d’abord.

C’est cela l’esprit Carnot, une leçon de convivialité que d’autres, otages des pétrodollars, ont choisi de désapprendre pour s’installer dans la haine de l’altérité, posture d’autant plus insolente qu’ils ne la cultivent que dans les discours alors que leurs enfants sont inscrits dans les meilleurs établissements des pays proches.

On ne m’enlèvera pas de l’esprit que le complot contre l’école républicaine risque de reprendre de belles couleurs. Invoquer Messadi ou Charfi ne sert pas à grand-chose dans ce cas. Ces ministres d’hier ne sont plus là et leur mémoire est volontairement souillée comme celle de Bourguiba dont le projet d’éduquer un peuple reste plus que jamais révolutionnaire.

La contre-révolution a commencé depuis dix ans dans nos écoles. Elle s’y poursuit allègrement sous les auspices du diktat islamiste qui affirme vouloir reformater l’esprit des Tunisiens. En arriverons-nous un jour à envoyer nos enfants dans des lycées qui porteraient les noms de Rached Ghannouchi, Abdelfattah Mourou ou Hamadi Jebali ?

Au train où vont les choses, les noms actuels de nos lycées sont des leurres qui cachent des réalités que personne ne veut regarder en face. L’esprit Carnot, c’est justement de dire ces choses vaille que vaille et répéter que construire un système éducatif sur la haine de Bourguiba et l’éradication d’une des langues d’enseignement relève du négationnisme le plus élémentaire, affublé des oripeaux des identités mensongères, nouvel opium du peuple.

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