Dougga, Ain Draham, Rezgui et mes sœurs

Entre Dougga…

Voici quelques brèves rencontres qui donnent du sens au quotidien. J’ai retrouvé avec émotion ces traces d’il y a deux ans entre des sœurs franciscaines, des « snowbirds » américains et des agriculteurs tunisiens.

Je les partage alors que cet hiver hésitant n’est pas sans péril et que tout un pays s’accroche à un espoir de réformes qui se fait toujours attendre. Harassés par les difficultés, rompus par un quotidien exigeant, les Tunisiens sont à la croisée des chemins et regardent l’horizon. Puissent ces trois récits susciter votre intérêt et offrir un peu d’exemplarité dans un pays qui fout le camp.

Car comment se ressourcer lorsque l’écume des jours devient pesante? et que le ciel de février est résolument au printemps? Pour retrouver quelques repères, rien de mieux que prendre la route pour échapper aux routines de la vie virtuelle et se placer dans une logique de découverte et de partage.

Cap donc sur Ain Draham pour y retrouver un peu d’exemplarité et de patience dans ce monde devenu trop pressé. Dans cette ville m’attendent quatre soeurs franciscaines, pleinement dévouées à leur mission. Ces soeurs au grand coeur gèrent un jardin d’enfants qui accueille une centaine de petites filles et garçons de la région.

Connu et respecté de tous, ce jardin d’enfants des Franciscaines est véritablement lumineux et donne aux petits enfants une éducation de base et des premiers rudiments de savoir-vivre.

C’est soeur Juliette qui m’accueille au seuil de cette demeure qui se trouve au centre de la ville. Installée en Tunisie depuis 1959, cette Franciscaine s’est consacrée aux enfants de Ain Draham. Elle est la plus ancienne dans cette maison et peut vous raconter sa longue histoire.

Soeur Bruna est quant à elle arrivée en 1966 et après des années passées en Libye, reviendra en Tunisie en 2013 et s’installera de nouveau à Ain Draham. Son accent chantant trahit ses origines italiennes mais elle peut tout aussi bien vous ravir en parlant tunisien avec une touche méridionale. Venue de Goa en Inde, soeur Lavina boucle bientôt sa première année en Tunisie après seize ans passés au Maroc.

Ce jour-là, je n’ai pas eu l’occasion de retrouver la quatrième des soeurs franciscaines de Ain Draham. A cause de lunettes cassées, elle s’était déplacée à Tabarka et n’en reviendrait que tardivement. Directrice du jardin d’enfants, en Tunisie depuis trois ans, soeur Emelyne est originaire du Burkina Faso et, comme les trois autres mousquetaires de la bonne volonté, elle se consacre pleinement aux enfants de Ain Draham.

Chacune à sa tâche, les Franciscaines mènent leur barque et font aussi parvenir à destination celle des enfants qu’elles accueillent. Complètement impliquées dans leur communauté, elles participent aux joies et aux peines et consacrent bien entendu, une partie de leur temps à la prière.

Elles me racontent l’histoire de ce jardin d’enfants qui est né en 1960. Antérieurement, en 1930, les Franciscaines de Tunisie cherchaient un lieu propice au repos. C’est ainsi qu’elles feront l’acquisition de cette maison de Ain Draham où elles établiront ensuite une école primaire qui, depuis l’indépendance, a été versée dans le domaine public.

Longtemps, cette école sera la seule dans cette région alors que les soeurs multipliaient leurs efforts en contribuant à former des infirmières ou en créant un atelier de fabrication de tapis.

On raconte à ce propos qu’une soeur d’origine syrienne avait un jour vu une canne sur laquelle étaient gravés des motifs berbères. Elle les adaptera pour les faire renaître en tant que tissages et depuis, l’atelier des tisserandes utilise plusieurs motifs comme les arbres de vie et s’inspire aussi des tatouages.

Entre temps, les Franciscaines s’occupaient de pré-formation. Elles ont ainsi permis à de nombreuses fillettes des villages éloignés et enclavés dans la montagne de bénéficier d’une éducation de base. Ces filles, elles allaient les chercher pour les aider dans leur chemin de vie puis les accompagnaient le plus loin possible.

Aujourd’hui, tout en s’occupant de chaque détail de la vie du jardin d’enfants, les Franciscaines restent ouvertes à toutes les sollicitations. « On nous donne et nous sommes le canal pour distribuer »: ces propos n’allaient pas tarder à trouver une illustration.

En effet, quelqu’un sonnait à la porte avec une cargaison de vêtements qu’il fallait acheminer vers un hameau de montagne. La chose fut organisée en deux temps et trois mouvements. Philosophe, je me rends compte qu’en général, les gens n’ont plus la force de se donner et qu’il faut une sacrée foi pour pouvoir faire abstraction de soi et ne songer qu’à servir.

C’est en cela que cette multinationale franciscaine est exemplaire. Le dévouement des quatre soeurs est devenu un modèle et, depuis quasiment un siècle, la chaîne vertueuse est ininterrompue. Au point où, à Ain Draham et même ailleurs, on dit « Allez voir les soeurs ». Si vous êtes dans le besoin et avez besoin d’un soutien, c’est à leur porte qu’il faut frapper. Qu’ajouter sinon l’expression de mon admiration!

Alors que tout le monde pérore et s’épuise en palabres mensongères, voici un exemple ancré autant dans l’action que dans l’amour du prochain.
Merci Emelyne, Lavina, Bruna et Juliette! Merci de nous inspirer par votre exemplarité. Merci de réveiller en nous le sens du devoir et du partage. C’est bien vrai, vous êtes un modeste canal mais il est à mes yeux essentiel.

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Loin de Ain Draham, la vie prend d’autres contours. Je me trouve à Dougga maintenant et, en plein site archéologique, je me retrouve à cueillir des olives. Je prête main forte à une famille de Dougga les Rezgui, qui récoltent leurs olives.

Le site de Dougga a quelque chose de particulier car les gens y vivaient et y sont resté jusqu’à la construction du village en contrebas où ils ont été logés dans les années antérieures. Ce village de Nouvelle Dougga rassemble ainsi les familles qui habitaient dans les ruines et que l’on pouvait rencontrer jusqu’à il y a trente ans. Les Rezgui en font partie et, chaque année, reviennent récolter leurs olives comme d’autres moissonnent leur blé.

Cette vie agricole sur un site archéologique est à maints égards exceptionnelle. Elle permet de faire vivre le lieu d’une autre manière que celle liée au tourisme et permet, au fil des ans et des visites, de retrouver les mêmes personnes, travaillant ce qui est leur champ.

Cet aspect de Dougga est exceptionnel et se décline de diverses manières. Ainsi, il faut le savoir pour reconnaître une mosquée qui se trouve en plein milieu du site. Non loin du capitole, cette mosquée aujourd’hui désaffectée, servait aux habitants de ce coin de Tunisie.

Ce qui fascine dans cette mosquée dont on reconnait la coupole et le mihrab, c’est qu’elle est construite avec des matériaux de réemploi et se confond avec le site. C’est aussi qu’elle est parfaitement invisible aux yeux profanes.

Devant cet édifice, on ne peut que rêver à la manière dont des transhumants se sont installés ici, dans un champ de ruines et ont choisi de s’y établir. Parfois, un troupeau de moutons passe nous rappeler que la vocation des lieux est de rester ouverts au passage des habitants du voisinage. C’est cela aussi la magie de Dougga, ce qui fait que ce site est à nul autre pareil.

… Et Ain Draham

La famille Rezgui est au complet. Parents et enfants veillent au grain et rassemblent leurs olives qui iront ensuite au pressoir. L’instant est bucolique et la joie de a récolte palpable. On me montre le lieu exact où se trouvait – en plein site – la maison des ancêtres.

On me fait goûter l’huile d’olive obtenue d’autres arbres il y a quelques jours et on me gratifie de quelques olives conservées qui ont le goût de Dougga. La scène est bucolique à souhait et on a envie de ne plus en sortir. Dire qu’à quelques pas, des touristes découvrent les beautés du site antique!

Pour ma part, je retrouve dans ces moments une confirmation d’une extraordinaire continuité. A Dougga, certains monuments ont vingt-deux siècles et d’autres en ont dix-huit. Quatre siècles séparent en effet le mausolée du capitole. Dans cet écart, une récolte d’olives vient nous projeter plusieurs siècles plus loin, en plein dans le contemporain.

Moment magique où les ruines n’en sont plus alors que le présent, chaque année renaissant, se récolte comme au temps lointain. Cette brève rencontre à Dougga me gonfle d’espoir tout en continuant à me convaincre qu’on ne se baigne jamais deux fois dans la même lumière.

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La vie qu’on croque est faite de cette multitude de rencontres. Cette semaine, j’ai croisé le chemin de Beverly et David qui ont fait le choix de découvrir la Tunisie. Américains, ils ont pour eux une âme de nomades et connaissent bien le monde pour y avoir souvent voyagé.

Beverly vient de l’Oregon et David du New Jersey. Ils ont sillonné la Tunisie durant une dizaine de jours pour aller à la rencontre des réalités les plus diverses. De Bulla Regia à Matmata, ils ont pu découvrir des troglodytes que les siècles séparent mais dont l’architecture est si similaire.

Dans les sanctuaires de Kairouan ou au Ribat de Sousse, ils ont pu s’imprégner de la foi profonde qui émane de nos édifices religieux. A El Djem, ils ont pu réaliser que le seul Colisée du monde ne se trouvait pas qu’à Rome. Entre villes et villages, ls ont pu découvrir un pays pluriel, avec ses mosquées, ses synagogues et ses églises. En un mot, ils ont goûté aux beautés exquises de la Tunisie, cette terre inépuisable.

Alors que nous étions en chemin, nous avons croisé plusieurs autres Américains qui, en général, voyageaient seuls. Ainsi, une dame du Minnesota avait laissé le grand froid pour notre soleil de février. Un jeune homme de l’Etat de Washington se baladait en Tunisie alors qu’un autre venant du lointain Alaska sillonnait lui aussi le pays.

Tous étaient attirés par le soleil et la culture. Tous quittent le grand Nord pour profiter d’hivers plus paisibles. En général, ils se dirigent vers le Mexique ou la Floride et rien n’empêche qu’un jour, ils fassent le choix de la Tunisie.

Ces touristes hivernaux sont nommés les « Snowbirds » aux USA, en référence aux oiseaux migrateurs. Comme les cigognes, ils sont en quête de climats plus cléments pour y passer la froide saison. Si notre tourisme prenait la peine de regarder dans cette direction, il y trouverait un formidable gisement. Beverly me confirme cette impression.

Cette dame a connu le mont Everest, le Kenya ou le Mexique et me dit combien la Tunisie est « merveilleuse », pour utiliser ses propres termes. Comment ne pas être sensible à cet éloge de mon pays? Comment ne pas rêver que les Beverly et autres David soient plus nombreux à découvrir notre culture, nos richesses archéologiques et nos traditions?

Parfois, je me retrouve dans la même posture que les Franciscaines de Ain Draham. Comme un canal qui serait au mitan de tous les potentiels. Comme un pays en quête de dessein. Comme une bonne volonté qui cherche à concrétiser le bien. Je crois que nous sommes nombreux dans ce cas et qu’il importe de savoir se ressourcer pour trouver le courage de rebondir et d’aller plus loin.

Ces brèves rencontres sont toujours porteuses d’espoir et, vraiment, le courage, la persévérance et l’abnégation des Franciscaines vont m’aider les jours qui viennent. Car comme tout un chacun, j’ai besoin d’exemples pour y puiser le courage de faire et la force de Sisyphe.

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