Bushra Rozza, la bonne fée du Festival du Film d’El Gouna

Bushra Rozza
Bushra Rozza à l’ouverture de la 5ème édition du Festival du Film d’El Gouna

 

Profitant de la cinquième édition du Festival du Film d’El Gouna, j’ai eu la possibilité d’interviewer l’actrice égyptienne Bushra Rozza, membre fondateur du festival. J’étais intéressée par son parcours, la rencontrant souvent d’un festival à un autre, avec le directeur exécutif du festival, Intishal Al Tamimi et le réalisateur Amir Ramsès, directeur artistique (mais il a présenté sa démission deux jours avant la clôture de cette édition) toujours à la recherche de beaux films et essayant de promouvoir leur festival et la destination Egypte.

A El Gouna, on voit Bushra partout, du matin au soir. Elle assiste aux projections, expositions, panels et masters classes, avec son téléphone en main pour faire des directs, et montrer à tous, ce qu’il se passe dans le festival.

Elle s’occupe de tous, parle aux uns et aux autres et essaye de résoudre les problèmes qui se présentent les uns après les autres.

Même l’accident de la circulation dont elle a été victime ne l’a pas stoppée. Blessée, elle a continué son travail. C’est ainsi que nous l’avons vue par exemple arriver au panel sur l’Egypte ancienne dans le cinéma, un plâtre au bras et un pansement sur le front, et soutenue par son mari parce que marchant difficilement. Le soir même, elle était également à la clôture de la plateforme Cinegouna et à la remise des prix.

Une femme vraiment courageuse, et surtout passionnée par son travail.

Bushra Rozza
Bushra Rozza au Plaza d’El Gouna

Quelle surprise de constater que Bushra parle très bien tunisien et l’interview s’est d’ailleurs presque faite entièrement dans cette langue/dialecte. Et plus, j’ai découvert que c’est aussi un film tunisien qui a influé sur son avenir !

Pourquoi avez-vous choisi d’être actrice ? On raconte que c’est grâce à l’éducation que vous ont inculqué vos parents….

Depuis que j’étais enfant, mon père m’emmenait voir des films dans les festivals de cinéma, à l’Opéra, au théâtre… Pour lui, la culture était très importante et il pensait que la famille a un rôle essentiel à jouer pour inculquer cet amour de la culture.

Adolescente, un jour, mon père, qui était un homme politique, mais également passionné d’Art et de culture, m’avait demandé de voir un film tunisien qu’il jugeait important et qu’il avait beaucoup aimé : Les Silences du palais (1994) de la réalisatrice Moufida Tlatli. Il m’avait dit : « Ne dis-tu pas que tu veux être actrice ?  Regarde cette petite fille dans le film, c’est cela le talent, c’est cela l’Art ».

J’adore Hend Sabry. Je l’admire. En Egypte, nous sommes fiers d’elle. Qu’elle soit tunisienne ou égyptienne n’est pas important. Mon père me disait : « Essaye d’être comme elle et fait des films comme elle ». Bien sûr, je n’ai pas toujours eu la chance de trouver les rôles que j’aurais voulus, mais lorsque j’en ai eu la possibilité, j’ai choisi et j’ai joué par exemple dans Les femmes du bus 678 (2011) de Mohamed Diab.

Vous avez plusieurs cordes à votre arc : actrice, chanteuse, animatrice, membre fondateur d’un festival… Avec laquelle vous sentez-vous le mieux ?

Je m’appelle Bushra, et mon prénom me va à merveille. Dieu m’a créée une « bushra » pour tous. Je suis d’accord pour faire tout ce que je peux pour arriver à toucher les gens, à interagir avec eux, à les pousser à plus de tolérance et d’acceptation d’autrui, à l’optimisme, à l’évolution et à leur donner de l’espoir, que je sois chanteuse, actrice, animatrice, comédienne de théâtre, peu importe… L’important est la sincérité dans le travail et dans ce que je présente aux gens, et pas seulement gagner de l’argent et devenir célèbre.
Je veux réellement influer sur la vie d’autrui, parce que ce qui m’importe, c’est l’être humain.

Mais où vous retrouvez-vous le mieux ?

C’est difficile de répondre. Je me retrouve dans l’Art dans sa globalité, ce qui regroupe la chanson, la comédie, la danse et le show. Le problème est que ce genre de productions n’existe presque plus dans le monde arabe, mais il y a un espoir que cela reprenne et j’espère que cela se fera avant que je ne vieillisse et que ma santé ne me permette plus de faire cela !

Votre père était un homme politique, mais paradoxalement, votre parcours est loin de la politique. Pourquoi ?

C’est vrai, mon père était un homme politique, mais je dirais plutôt réformateur. Il utilisait la politique comme un moyen pour réaliser ses buts de changement et d’amélioration du monde arabe. Il était progressiste et pensait qu’il fallait établir des ponts entre les gens du monde entier. Il était l’ennemi de l’extrémisme et l’ennemi de tout ce qui est rétrograde et obscurantiste.

Ma mère était aussi comme lui. Elle était une militante féministe, elle se battait pour les droits des femmes, pour qu’elles aient accès à l’instruction, au monde du travail et qu’elles puissent faire évoluer leur mode de vie.

Vivre dans cette ambiance a eu beaucoup d’influence sur moi et a fait que je suis devenue une artiste un peu comme une sociologue.

Je suis née en Angleterre où mes parents étaient étudiants. Nous étions rentrés en Egypte lorsque j’avais 9 ans. Ils m’emmenaient partout et me faisaient participer à plein d’évènements. Ils faisaient une recherche sociologique sur les familles pauvres pendant l’Egypte antique, ils me faisaient monter un âne et j’allais avec eux dans les tentes et les maisons des familles nécessiteuses. Ils me montraient à quel point j’avais de la chance. Je voyais des enfants de mon âge qui étaient très pauvres et qui n’avaient même pas une paire de chaussures aux pieds. Tout cela a fait que j’ai grandi différente des enfants de mon âge. Et même mon regard sur l’Art est différent, car je pense que mon regard est réformateur.

J’ai vu mon père combattu à cause de ses idées et j’ai vu à quel point il luttait pour elles, malgré tout ce qu’il a subi. Rien ne l’arrêtait. Il arrivait à rester debout et inébranlable. Je ne suis malheureusement pas comme lui. Je n’ai pas toute sa force.

Bushra
Un grand éclat de rire de Bushra Rozza lors du vernissage de l’exposition Krzysztof Kieślowski au Festival du Film d’El Gouna

En avril 2019, vous aviez assisté en Tunisie au Festival Gabes Cinéma Fen. Que pensez-vous de cet effort de décentralisation de la culture et des festivals ?

Je trouve que c’est un travail titanesque et remarquable. C’est une lutte pour la culture et le cinéma. Les initiateurs de ces projets sont de vrais champions.
Contrairement à la ville d’El Gouna qui n’a que 33 ans d’âge, la ville de Gabes est bien plus ancienne, qu’on y organise un festival de cinéma, est une continuation de la civilisation. Je salue vraiment les organisateurs de ce festival, la famille Kilani, toute l’équipe et surtout tous ces jeunes qui montrent à quel point ils aiment ce festival, veulent lui donner une belle image, le développer et je suis sure qu’il va progresser et s’améliorer d’année en année.

Et El Gouna ? Bien qu’il n’en soit qu’à sa cinquième édition, ce festival est une réussite et est devenu très grand et très connu très rapidement. Comment et pourquoi ?

Je crois que la raison principale de la réussite de ce festival est le travail d’équipe, sans oublier bien sur l’aide logistique, financière et morale de frères Sawiris, sans lesquels ce festival n’aurait pas pu exister.

L’expérience est très réussie, malgré certaines critiques, auxquelles on ne peut jamais échapper, surtout que rien ne peut jamais être parfait.

Mais ce qui est important est de croire en ce qu’on fait, et surtout le faire consciencieusement, et croire en son équipe de travail. Ce qui manque beaucoup dans le monde arabe et en Egypte. Mais Dieu merci, la réussite du festival est bien visible.

D’une édition à une autre, est-ce que vous sentez une évolution ? Comment faites-vous pour progresser ? Quelle est votre méthode ?

En fait, j’ai en permanence un bloc-notes avec moi. Dès qu’une personne me fait une remarque ou une réclamation je la note. Ensuite j’envoie toutes ces remarques à mon équipe, et je leur demande de les classer en catégories : organisation, qualité, logistique, technique… Nous essayons aussi de prendre en compte toutes les critiques.

A la fin de chaque édition, nous nous réunissons et nous étudions tous ces problèmes, nous essayons de voir ce qui n’a pas marché, les causes, ce que nous pouvons améliorer… En fait notre travail ne s’arrête pas du tout, et tous ensemble nous essayons d’améliorer.

Concernant cette 5ème édition, nous avons travaillé en essayant de réparer toutes nos erreurs des éditions précédentes. Il est vrai qu’il est impossible de tout contrôler, mais nous essayons quand même. Nous reconnaissons nos fautes, cela nous permet d’avancer et de nous améliorer. Lorsqu’on ne reconnait pas ses propres erreurs, on ne se respecte pas.

Nous discutons de tous les problèmes, nous tenons compte des remarques de nos invités et même de ceux qui n’ont pas été invités et qui se sont fâchés, et nous essayons donc de les inviter à l’édition d’après, parce que chaque année a ses propres circonstances, ses films, ses invités, et la ville d’El Gouna ne peut pas contenir tout le monde. Elle n’avait pas été prévue pour recevoir autant de monde en un laps de temps si court. Nous avons tous été surpris par le nombre de personnes qui veulent participer au festival et nous travaillons donc à augmenter le nombre de lits à El Gouna et nous avons même décidé de construire un théâtre permanent pour servir aussi bien pour le festival, que tout au long de l’année des projets culturels. C’est le Plaza, qui a été inauguré en 2020.

La première édition avait été financé entièrement par les frères Sawiris, mais ensuite, grâce au succès du festival, il y a eu un grand nombre de sponsors, donc nous avons beaucoup travaillé avec eux. Il était évident que le festival ne pouvait pas durer à la charge d’une seule famille.

C’est un festival égyptien et il était normal que plusieurs égyptiens y participent, pas seulement une famille. L’Etat est bien sur partenaire et fourni son aide, surtout pour la logistique et moralement, mais ne participe pas au budget.

Au Festival du Film d’El Gouna, Bushra Rozza assiste aux panels, et essaye de les diffuser en direct.

Quel est le plus du Festival du Film d’El Gouna pour l’Egypte et quel est son rôle ?

Le Festival du Film d’El Gouna est arrivé à temps. Trois festivals importants du monde arabe (Abou Dhabi, Doha et Dubaï) s’étaient arrêtés, juste au moment où le festival d’El Gouna allait naitre.

En Egypte, il y avait un grand festival : le Festival du Caire qui est un ancien, et qui en 43 éditions est passé par des périodes, des administrations et des conceptions différentes, et qui a su durer et se forger une identité et prendre une grande importance.

Le Festival du Film d’El Gouna, vu qu’il est situé dans une station balnéaire, est différent, et est un festival qui a su allier cinéma et tourisme. Les professionnels du cinéma y sont aussi plus présents. L’ambiance du festival et le fait de mettre les professionnels en contact dans un tel cadre leur permet de travailler à l’aise, de décompresser et donc aussi d’avoir de bonnes idées, de travailler dans de bonnes conditions.

En plus, son slogan est « cinéma pour l’humanité ». Donc c’est important.

La première fois que j’ai appelé M.Sawiris pour lui proposer de créer ce festival, c’était l’époque où on avait trouvé l’enfant syrien Aylan, au bord de la mer. M.Sawiris avait proposé d’acheter une ile pour les réfugiés syriens. Il était ému par toutes ces souffrances. Je lui avais dit que je voulais travailler avec lui pour documenter tout ce travail… et en faire un film. C’est là qu’a commencé notre vraie relation. Je le connaissais avant, mais c’était la première fois que j’avais pensé travailler avec lui. Et c’est de là qu’est née l’idée de faire un festival pour humanité.

Cette idée de faire un festival à El Gouna n’est pas une idée nouvelle, d’autres l’avaient proposée à M.Sawiris avant, mais nous avons eu la chance et l’honneur de concrétiser notre projet. Les frères Sawiris nous ont fait confiance, à Amr Mansi et à moi et Dieu merci le festival a réussi.

Bushra
Blessée après son accident de la circulation, Bushra Rozza a quand même tenu à participer au panel sur l’Egypte ancienne dans le cinéma.

Quel est le projet qui vous tient actuellement le plus à cœur ?

Ce festival est comme s’il était ma fille, mon enfant.
J’en suis contente et fière. Je l’ai bien élevée, je lui ai donné tout ce que je pouvais en tant que parent, et tous les membres de la famille ont contribué. Je suis heureuse du résultat, mais je veux toujours améliorer, aller de l’avant, faire évoluer, donner plus d’opportunités aux jeunes, avoir plus d’invités…

On commence à réaliser l’intérêt des festivals de cinéma comme projet culturel et touristique, et c’est très important.

J’ai vécu dans un milieu très engagé et très culture. J’aime beaucoup le relationnel, et j’aime le multi culturalisme. Je suis à l’aise dans tous les pays. Je visite souvent la Tunisie, c’est le pays arabe où je me sens le mieux après l’Egypte.

Je suis une actrice qui attache beaucoup d’importance à la culture, c’est ce qui influe beaucoup sur mes choix. J’essaye par tous mes moyens de faire face à l’extrémisme, je suis pacifiste et je suis réformatrice de par l’environnement dans lequel j’ai grandi. J’aime beaucoup les relations entre les personnes. Mais mon projet premier est l’humanité et ensuite l’artiste. Je fais mon possible pour que mes efforts soient positifs et servent à faire face à l’extrémisme, au terrorisme et aux idées rétrogrades qui se propagent dans nos sociétés arabes.

L’Art est le meilleur moyen pour combattre ces fléaux. Le plus rapide et le plus efficace et celui qui a le plus d’influence sur les gens, plus que la politique et la répression.

Comment d’après vous, l’Art pourrait faire face à l’extrémisme religieux ?

Il offre aux jeunes d’autres alternatives au recrutement par des groupes terroristes. Imaginez par exemple des jeunes de 14 à 16 ans qui pourraient participer à un festival de cinéma. Ils entreraient en contact avec des gens, regarderaient des films, se laisseraient influencer par les histoires qu’ils verraient, apprendraient à connaitre des cultures différentes qui leur feraient peut-être découvrir des choses qu’ils ne connaissaient pas et qui pourraient leur servir dans leur avenir… Il est plus que certain que le rôle de l’Art dans le développement de la société et le combat du terrorisme et tout extrémisme est très grand. C’est l’arme la plus pacifique et la plus propre.

Le tourisme, le sport et la culture ne peuvent pas être dissociés. Le sport, lorsqu’il s’agit de grands championnats internationaux, est un mélange de sport et de tourisme, et pareil pour les festivals de cinéma. Je resterais une ambassadrice et avocate du sport, du tourisme et de la culture. Ce sont les 3 secteurs porteurs d’espoir pour nous, pour des pays comme les nôtres qui vivent des problèmes, des crises, des guerres, l’espoir est dans l’être humain et ses capacités.

Je l’ai dit plus haut, le slogan du Festival du Film d’El Gouna est l’humanité, et plus précisément « Cinéma pour l’humanité ». C’est un moyen de nous rappeler que nous sommes des humains.

Bushra
Blessée au front et à la main, Bushra Rozza a quand même participé à la cérémonie de remise des prix de la plateforme CinéGouna

Quels sont vos projets cinéma ?

On m’a soumis plusieurs scénarios, mais j’avoue que je suis attirée par le travail en dehors de l’Egypte. Comme en Egypte, il y a Hend Sabry, Dorra Zarrouk, Feriel, Dhafer L’Abdine, il est temps que nous égyptiens travaillions dans d’autres pays et participions aux films étrangers.

On m’a proposé de participer dans un feuilleton en Algérie. Et peut-être même aussi en Tunisie. Nous sommes en pourparlers et cela me ferait très plaisir parce que j’aime beaucoup votre pays. J’espère que cela se propagera à tous les pays arabes. Le marché est devenu ouvert, et les réseaux sociaux n’ont pas de nationalité et de frontière et nous devons donc nous ouvrir à tous.

Pour conclure, je vous aime les tunisiens, vous êtes un peuple civilisé, éduqué, instruit, développé, vous êtes toujours précurseurs, vous commencez toujours, et nous vous suivons dans plusieurs domaines.

En fait, nous, tunisiens et égyptiens, sommes deux peuples qui s’aiment et qui se complètent.

Neïla Driss

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