« Ommok Sannafa » ou le cordon bleu de Moody’s !

Avant de s’engager dans un acte de financement sous quelque forme que ce soit à l’endroit de pays ou d’entreprises, les investisseurs de tout bord scrutent les notations des agences internationales afin que leur placement soit à la fois rentable et comporte moins de risque. Dans la sphère financière internationale et le marché des capitaux, c’est l’idée que les bailleurs de fonds se font de vous qui conditionne la décision d’investissement. Dire que la Tunisie n’est pas suspendue aux évaluations des agences de notation ne rime finalement à rien.

Flash-back : mardi 23 février 2021, l’agence de notation Moody’s avait décidé d’abaisser la note de l’émetteur à long terme en devises et en monnaie locale de la Tunisie de B2 à B3, en maintenant la perspective négative.

Jeudi dernier, soit après neuf mois, la même agence annonce la dégradation de la note souveraine de la Tunisie à long terme, en devises et en monnaie locale, de B3 à Caa1, en maintenant la perspective négative. C’est bref et sans ambages, avec, en plus, le même ton laconique.

En mars dernier, nous avions averti que si le blocage politico-constitutionnel persistait, nous risquons une nouvelle dégradation. Nous y voilà. A l’étage inférieur.

Des obligations de piètre qualité !

La notation Caa1 est l’une des notes financières les plus mauvaises pouvant être accordées à une obligation ou à un débiteur de la part des agences de notation. En notant Caa1, l’agence Moody’s estime que « les obligations sont spéculatives, de piètre qualité et sujettes à un risque de crédit élevé ». Qui oserait acheter, aujourd’hui, des obligations de l’Etat tunisien sachant d’avance que celles-ci présentent un risque de perte en capital en cas de défaillance de l’emprunteur ?

Il est, en effet, une vérité implacable : le marché des capitaux, surtout celui des obligations, est impitoyable. Il ne jure que par le rendement. Si par malheur un investisseur achète des obligations qui s’avèrent non fructifiantes parce que l’Etat ou l’entreprise émettrice est en défaut de paiement, il en assumerait les frais pour le restant de sa vie car les obligations ne sont pas faciles à revendre comme c’est le cas des actions des grosses entreprises où le marché est plus organisé.

Moralité : l’Etat tunisien devrait tirer un trait sur le marché international des capitaux, au même titre, d’ailleurs, que le marché intérieur où il a épuisé toutes ses cartouches au point que les banques accusent un manque de liquidités.

Pour se tirer d’affaire, nos responsables n’ont, désormais, qu’une alternative : recourir aux crédits bilatéraux avec toutes les conséquences que cela suppose en termes de concessions politiques. C’est le prix à payer, la règle du jeu en quelque sorte, soit vous vous alignez sur nos positions soit allez voir ailleurs !

Faire fi des agences de notation !

A notre sens, Kais Saied s’est emmêlé les pinceaux en déclarant, dernièrement, à propos des agences de notation qu’elles distribuent des notes selon leur bon vouloir et qu’il ne faut pas en tenir compte. Les relations des pays avec les agences de notation sont basées généralement sur la confiance, si ce critère disparaît tout disparaîtra avec surtout que ce sont les Etats qui sollicitent les agences pour être notés.

Pour rappel, en 2013, un différend est survenu entre l’Etat tunisien et l’agence Standard & Poor’s après que celle-ci nous a dégradé six fois en l’espace de deux ans (2011 à 2013). Nous avions alors décidé de ne plus collaborer avec elle. Doit-on couper aujourd’hui les ponts avec Moody’s et demain avec Fitch Ratings pour se penser plus beau que ce que les gens pensent ?

Cela dit, tout le monde sait que les agences de notation, principalement Moody’s et Standard & Poor’s, sont sous influence américaine, l’Oncle Sam bénéficiant, par ailleurs, du même statut auprès du FMI et de la BM étant donné qu’il est le principal contributeur de leurs fonds.

Et là une question s’impose : est-ce par pur hasard si Moody’s a dégradé la note tunisienne juste après que Kais Saied a invité l’ambassadeur américain à Tunis pour lui exprimer le mécontentement de la Tunisie quant à la réunion du Congres ?

Sachant l’influence des Etats-Unis sur le marché des capitaux, et leur pouvoir discrétionnaire sur les politiques des pays, y compris sur les Chefs d’Etat qui oseraient s’affranchir de leur volonté, on est en droit de douter de cette coïncidence.

Kais Saied et ses conseillers doivent déchiffrer les signes et se montrer plus futés.

Chahir CHAKROUN
Tunis-Hebdo du 18/10/2021

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