Dilemme cornélien : quémander ou actionner la planche à billets

L’Etat tunisien a besoin de 9 milliards de dinars pour boucler le Budget de 2021. Comment va-t-il les mobiliser ? Les canaux de discussion avec le FMI sont coupés depuis mai. Une sortie sur le marché financier international est impossible en l’état actuel des choses en raison de son coût. Qu’est-ce qui lui reste comme alternative ? Soit activer la diplomatie économique et contracter des crédits bilatéraux auprès de pays « frères », soit recourir à la planche à billets, la mort dans l’âme !

Les choses se précipitent pour Mme Bouden : la composition de son gouvernement urge. Les attentes nationales et internationales quant à son programme de travail et la feuille de route à suivre sont de plus en plus pressantes.

Last but not least, la question des libertés auxquelles tient, mordicus, l’Oncle Sam, devenu, comme par enchantement, le porte-drapeau des Frères musulmans dans le monde, vient mettre davantage de pression sur la Cheffe du gouvernement.

Ceci dit, il est une urgence qui n’attend pas : la Loi de finances complémentaire devant corriger les défaillances contenues dans le Budget de l’Etat 2021. Un trou béant de 9 milliards de dinars qu’il faut devoir combler absolument.

Des prévisions à la sauce politicienne !

C’est un euphémisme que de dire que le Budget de l’Etat 2021 est sujet à caution. Nous ne jugeons pas dans ce propos des intentions, mais quand, à titre d’exemple, le budget table sur un cours de pétrole à 45 dollars le baril alors qu’il culmine aujourd’hui à 82 dollars, quand il prévoit une croissance de 4% alors que, dans le meilleur des cas, nous osons réaliser 1%, on est en droit de se poser des questions quant à la justesse de ces prévisions et la probité des personnes qui les ont faites.

A notre sens, l’interférence du politique dans l’élaboration du Budget de l’Etat ne souffre aucune contestation. Prétendre le contraire, c’est nier l’évidence.

Juste pour rappeler que cet état de fait date du début de la période post-révolution : de 2011 à 2021, aucun Budget n’a été bouclé sans qu’il ne soit corrigé par une loi de finances complémentaire. Ceci étant, il semble aujourd’hui que tous les délais sont épuisés et l’urgence consiste à trouver des financements dans l’immédiat.

Des choix très restreints !

Il n’y a pas trente-six solutions, il ne nous reste que deux alternatives : soit des accords de crédit bilatéraux, soit faire de la création monétaire, ce qu’on appelle communément la planche à billets. Bien entendu, explorer les deux options à la fois nous permettrait d’atténuer, un tant soit peu, les effets du surendettement et de l’inflation, bien qu’ils soient réels.

Concernant le premier point, il est évident que cette mission est l’apanage des hautes autorités de l’Etat : le Président de la République en personne et la cheffe de gouvernement. La nomination de Mmne Bouden a ceci de bon, en ces temps de marasme économique et de manque de visibilité politique, qu’elle a été accueillie positivement, non seulement par nos partenaires mais aussi par les marchés financiers.

Depuis deux semaines, la tendance baissière sur les Eurobands de la dette tunisienne a été inversée et il faut continuer dans ce sens en donnant plus de crédibilité, mais surtout de rationalité à nos intentions.

Dans le même ordre d’idées, le recours à l’endettement, via des crédits bilatéraux, s’il est conçu en des termes soutenables et alloué à des projets d’investissement, il serait de bon aloi. Les affecter pour couvrir les dépenses de fonctionnement de l’Etat, particulièrement les salaires, c’est réveiller les vieux démons du rafistolage, aux conséquences fort préjudiciables dans le court et le long terme.

Planche à billets : le jugement dernier !

Si l’expression prête à équivoque, il n’en demeure pas moins que la création monétaire est un mal nécessaire en l’absence d’alternative extérieure. Le tout est de savoir doser les quantités de monnaie à injecter dans l’économie et de les employer à bon escient, autrement dit dans des projets qui créent de la valeur et de l’emploi, les énergies renouvelables en substance pouvant constituer un levier de croissance insoupçonné.

A long terme, mais aussi à moyen terme, cela nous permettrait de gagner en dépenses de compensation des produits pétroliers dont les fluctuations affectent fortement nos réserves de change.

Ceci dit, si le recours à la création monétaire s’avère inévitable, il faut en faire bon usage, car tout excès dans l’exploitation de la planche à billets sera synonyme de suicide économique.

Risque d’hyperinflation, comme c’est le cas en Turquie et au Venezuela, des conséquences fâcheuses sur la valeur du dinar, sans oublier, par ailleurs, ce qu’entraînerait une dévaluation de la note souveraine de la Tunisie par les agences de notation aux yeux des bailleurs de fonds, le FMI et la BM en particulier.

Comme vous pouvez l’imaginer, la création monétaire est une arme à double tranchant. Si l’argent injecté dans l’économie contribuerait à créer des richesses, nous ne pouvons que nous en réjouir. Si par contre, la planche à billets n’est pas accompagnée par une création de la valeur ajoutée, le résultat sera une hyperinflation qui emportera tout sur son chemin.

Vouloir par la suite rétablir le niveau général des prix à son niveau d’avant l’hyperinflation, c’est comme dirait sécher la mer avec une éponge !

Chahir CHAKROUN
Tunis-Hebdo du 11/10/2021

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