Cannes 2021 – Entretien avec Leyla Bouzid, réalisatrice d’Une histoire d’amour et de désir.

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Cannes 2021 – Leyla Bouzid (Photo Ammar Abd Rabbo/ABACAPRESS.COM)

Une histoire d’amour et de désir, réalisé par Leyla Bouzid, était le film de clôture de la 60ème édition de la Semaine de la Critique, une section parallèle du festival de Cannes.

Un film très touchant et plein de sensibilité. Un beau récit d’une histoire d’amour entre deux jeunes étudiants en littérature, Farah, tunisienne et Ahmed, français d’origine algérienne. Leur rencontre à l’université, temple du savoir, va permettre à Ahmed de découvrir la culture arabe à travers la littérature et la musique, de se poser des questions, d’aller à la recherche de ses origines et de son identité et de s’ouvrir à l’amour et à la sensualité.

J’ai rencontré Leyla Bouzid, pour essayer d’en apprendre un peu plus sur son film.

Vous étiez à Cannes en 2016, pour recevoir le prix Women in Motion pour votre film A peine j’ouvre les yeux. Vous y revenez aujourd’hui avec Une histoire d’amour et de désir, qui a été le film de clôture de la section Semaine de la Critique. Comment ressentez-vous cela ?

C’est un honneur. En plus en 2016, j’étais venue pour un prix qui m’avait été décerné un an après le début du film à Venise, mais cette fois-ci je viens pour présenter mon nouveau long métrage en première mondiale, donc c’est très émouvant, très fort et très intense. Ce sont les premières livraisons au public, c’est épuisant, mais c’est incroyable !

Pourquoi aussi longtemps ? Pourquoi 6 ans d’intervalle entre les deux films ?

D’abord le film aurait pu être prêt il y a un an mais il a pâti de la pandémie de la covid 19, donc c’est 5 ans. Ensuite lorsque j’avais tourné A peine j’ouvre les yeux, j’avais pile 30 ans et je venais de sortir de l’école du cinéma. Pour Une histoire d’amour et de désir, il a fallu le temps d’écrire un nouveau scénario, en plus je suis devenue maman. Cela prend donc du temps de s’occuper d’un petit enfant et d’écrire. Et puis la pandémie…

Cannes 2021 Leyla Bouzid
Cannes 2021 – « Une histoire d’amour et de désir, réalisé par Leyla Bouzid.

Pour les deux films, les actrices principales sont des débutantes ? Pourquoi ? Est-ce un choix délibéré d’avoir des visages inconnus ?

Non. Mais j’avais besoin d’actrices jeunes parce que les personnages sont jeunes.
Dans A peine j’ouvre les yeux, Farah a 17/18 ans et dans Une histoire d’amour et de désir, Farah a 19 ans. Dans ces âges-là, à moins de prendre une actrice qui a fait carrière depuis qu’elle est très jeune (et en Tunisie, nous n’avons pas d’enfants acteurs) ce sont forcément des novices.

Sinon, Zbeïda Belhajamor a déjà joué dans un court métrage et elle a été au El Teatro depuis qu’elle était très jeune. Je l’y avais entraperçue déjà lorsque j’y avais été pour chercher l’acteur qui jouait le petit copain dans A peine j’ouvre les yeux. Disons que je l’avais repérée mais elle était encore très jeune. Elle avait 14 ans, bien que cela ne se voyait pas, on avait l’impression qu’elle était plus âgée, mais elle était quand même beaucoup trop jeune pour A peine j’ouvre les yeux.

Et le jeune Sami Outalbali qui joue Ahmed ?

C’est un rôle essentiel dans le film. Il fallait trouver un jeune acteur qui puisse porter ce monde intérieur et cette résistance, qu’il soit en même temps viril et fragile, qu’il puisse être amoureux et introverti, qu’il puisse avoir grandi dans les banlieues populaires, mais en même temps qu’il puisse être étudiant en littérature…

J’avais remarqué Sami dans Fiertés (2018) de Philippe Faucon, dans un petit rôle, mais qui m’a donné envie de le rencontrer. Il a tout de suite été emballé par le projet, il trouvait important de raconter cette intimité-là et partant pour mon projet d’« érotiser le corps masculin ».

Projet d’érotiser le corps masculin ?

Le film se veut une invitation à l’amour et au désir, et à l’ouverture d’un corps d’un jeune homme d’origine maghrébine, donc de culture arabe, à l’amour.

La première expérience sexuelle d’un garçon est rarement traitée au cinéma, comme s’il n’y avait pas de sujet. Or c’est très important dans la vie d’une personne, qu’elle soit fille ou garçon. Pour Ahmed, c’est très important, surtout qu’il s’agit pour lui d’assumer en même temps de l’amour et du désir.

C’est aussi le rapport à la virilité vu par une femme. C’est y voir de la fragilité et des résistances. J’ai l’impression qu’être face à des jeunes garçons qui doutent et qui sont fragiles est quelque chose que plusieurs jeunes femmes ont pu vivre. Or très souvent dans le cinéma, c’est comme si le mystère et la fragilité étaient l’apanage du féminin. Il me semble que non, et que même si cela n’est pas raconté, cela existe énormément. Je pense qu’aujourd’hui il y a beaucoup de jeunes femmes qui sont fortes, ou qui ont du caractère et qui se retrouvent face à ce genre de relations avec des jeunes hommes et c’est quelque chose que j’avais envie de raconter parce que ce regard-là je l’ai vu. Il existe, il me touche et je ne l’ai pas vu au cinéma et je n’ai pas vu non plus ce regard sur la sensualité du corps masculin qui peut être plein de résistance et de mystère.

Il y a dans le film une réelle complicité entre les deux acteurs et beaucoup de sensualité…

Oui il y avait vraiment de la sensualité à tous les niveaux et bien sûr surtout chez les deux acteurs. Chacun d’eux porte en lui-même une charge sensuelle très forte, mais en plus, dans la rencontre des deux, il y a eu quelque chose qui s’est passée, une sorte d’alchimie. C’était très important de les faire se rencontrer pour voir s’il y avait quelque chose qui circulait entre eux et si la caméra pouvait le capter. C’était le cas. Mais une fois qu’il y a eu cette rencontre et que j’ai pu vérifier qu’effectivement il y avait quelque chose qui circulait entre eux, ils ne se sont plus du tout rencontrés ni fait de répétitions ensemble avant le tournage pour sauvegarder cette émotion-là. Cela a été quelque chose sur laquelle nous avons travaillé et on le ressent dans le film.

Leyla Bouzid Une histoire d''amour et de désir
Cannes 2021 – Leyla Bouzid, Sami Outalbali et Zbeïda Belhajamor (Photo Bertrand Noël)

Pourquoi ce thème de l’identité ?

Parce que le thème de l’identité arabe est très problématique et complexe pour les français d’origine arabe et que c’est de plus en plus réducteur. J’ai trouvé donc cela intéressant de confronter cette tunisienne qui vient de Tunisie avec un français d’origine algérienne qui n’a pas de liens avec son identité d’origine, et que tout ce qu’il en reçoit est ce qu’on entend dans la société et qui est de plus en plus réducteur. Je voulais donc remettre cette problématique au gout du jour mais avec des thématiques différentes qui sont la littérature, la musique, les études et une fille tunisienne.

En plus, cela me tenait vraiment à cœur de montrer cette absence de transmission qu’il y a eu de la part des parents, souvent d’ailleurs non pas par choix délibéré, mais vraiment parce que eux même n’ont pas eu cette possibilité de transmettre, parce que la transmission est aussi un luxe et quand les personnes travaillent ou ne sont pas bien, elles ne transmettent pas leur culture d’origine. Du coup Ahmed a construit une image de la culture arabe présente en banlieue qui n’est pas forcément liée à la vraie culture arabe ou du moins la culture arabe portée par la littérature arabe, la musique arabe, par tout ce qui a été écrit et tout ce qui existe. J’avais envie dans ce projet que cette sensation amoureuse, cet attrait pour cette jeune femme, se cristallise avec une découverte d’une culture arabe que lui ne connait pas, qui est sensuelle et qui va lui permettre de se libérer d’un poids, qui est un poids artificiel en fait. Cette idée de remettre la culture amoureuse orientale et sensuelle au cœur de ce corps de jeune homme des banlieues était quelque chose qui était dès le départ dans le projet.

Il y a par rapport à l’histoire contemporaine du monde arabe des choses qui ne sont pas encore digérées ou en tout cas qui ont été mal digérées et tues et sur lesquelles il y a un énorme sentiment de frustration et d’humiliation aussi, ce qui fait naitre parfois de la violence mais aussi une coupure et c’est vrai aussi que le film en prenant en charge la relation entre le père et le fils est une manière de dire : « pensons nos clés ensemble et parlons-en ». On pourrait se dire : « mais quelle est la place du père dans cette trajectoire de cette éducation sentimentale ? ». En fait le dialogue avec le père est vraiment fondamental et nécessaire pour Ahmed parce que c’est une quête identitaire au final et il en a besoin. Je pense donc que le fait que le père verbalise et transmette sa douleur et sa propre culture crée tout de suite des liens, c’est déjà un pont pour aller vers l’autre et aller donc vers le corps.

Et par rapport aux tunisiens ? Depuis 10 ans ce problème d’identité et de double culture se pose aussi. Je trouve que Farah est l’exemple type de la personne qui assume cette double culture que certains nous reprochent actuellement en Tunisie

Contrairement à Ahmed qui ne connait rien de son pays d’origine, ni la langue, ni la culture, Farah, dans le film, n’a pas de problème identitaire. Elle est tout à fait bien dans sa peau et bien dans son identité. Elle entretient un rapport direct à sa culture d’abord tunisienne et puis arabe.

Exactement. On le voit très bien et c’est justement ce qui est génial. N’est-ce pas donc une réponse aux critiques que nous avons actuellement en Tunisie ? A ceux à qui nous reprochent par exemple d‘être des « orphelins de la France »

Non. Franchement, je ne suis pas dans les réponses, même par rapport à Ahmed. Le point de départ du film était de faire le portrait d’un jeune homme timide. Les questions d’identité et de la culture arabe sont venues s’ajouter sur le projet, mais vraiment le point de départ est de faire le portrait d’un jeune garçon qui découvre l’amour et la sensualité, qui s’éveille et qui se découvre lui-même. Il a une forme d’interrogation par rapport à ses origines, par rapport à ce que ses parents lui ont transmis ou pas, par rapport à ce qu’il se passe dans la société française, etc… et donc il y a une redécouverte d’une culture arabe qu’il ne connait pas, et il s’étonne qu’elle soit une culture de l’amour, où il y a de l’érotisme… pour moi c’est là où cela se place.

Mais il n’y a pas aussi un petit reproche aux gens qui s’enferment dans leur culture en France comme l’ami marocain ?

Dans le film il n’y a pas de reproches. Karim par exemple est un personnage que j’aime beaucoup et je ne le juge pas. Il est à un moment où Ahmed et lui n’arrivent plus à se parler, oui.  Mais en tout cas, ce n’est pas la manière dont j’aborderais la question. Ce ne seront pas mes mots. Vous pouvez le vivre ainsi, mais moi je ne reproche rien à mes personnages. J’essaye de les aimer et pour moi Karim a son propre projet, c’est un homme qui travaille, qui a une femme, et il n’a tout simplement pas accès à ce qu’Ahmed découvre.

Il n’y a pas accès parce qu’il s’y refuse.

Il refuse au moment de la scène, mais c’est aussi peut-être parce qu’il n’en avait jamais entendu parler avant et on le voit bien.

Je trouve que ces personnes s’enferment dans leur « arabité » et chez eux tout reste comme dans le « bled ». Comme chez Karim par exemple, ses meubles sont marocains alors qu’il habite en banlieue parisienne. 

Oui, et c’est ce que lui reproche Ahmed, mais c’est parce qu’ils n’ont pas l’opportunité de s’interroger en fait, d’où le travail sur les textes arabes, c’est de dire : voilà il y a d’autres outils pour accéder à tout cela. Comme la musique de Ghalia Benali, qui est d’ailleurs dans les deux films.

Une histoire d'amour et de désir Sami outalbali et Zbeïda Belhajamor
Sami Outalbali et Zbeïda Belhajamor dans Une histoire d’amour et de désir, réalisé par Leyla Bouzid.

Dans le film, vous avez abordé la littérature érotique arabe, comme pour prouver qu’elle n’est pas aussi moralisatrice et rétrograde qu’on le dit. Vous avez aussi parlé du livre Le Jardin parfumé : Manuel d’érotologie arabe du Cheikh Nefzaoui (que j’avais moi-même découvert en étant étudiante en France). Ce livre est traduit en français et en anglais, on peut l’acheter en France et aux USA, mais ce qui est étonnant est qu’en Tunisie, presque personne ne le connait !!!

Franchement même en France, il n’est pas très connu. Il est traduit mais la traduction n’est pas très bonne. Moi-même lorsque je l’avais découvert, j’avais été vraiment très surprise du fait que cela soit un livre tunisien du XVème siècle et qu’on ne le connait pas. D’où d’ailleurs la place que je lui donne dans le film. Farah le dit d’ailleurs : « c’est un manuel érotique tunisien, cela vient de Tunisie et je ne le connais pas ! ».

Ce livre est sur Internet en arabe pour ceux qui voudraient le consulter. Moi-même j’ai un vieux manuscrit en arabe que mon père possédait.

En réalité, dans le film il n’y a qu’un léger aperçu de la vaste littérature arabe autour de la thématique amoureuse, sensuelle et charnelle. L’idée était de faire rencontrer Ahmed et ces textes. Pour qu’il soit étonné, qu’il se pose des questions, qu’il sache que la culture arabe est différente de ce qu’il en entend dire, dans sa banlieue et dans la société française.

Quelle a été la réaction de la presse française après la projection du film ?

Franchement nous avons de très très bons retours de la presse française. Très enthousiastes. Les gens ont eu l’impression d’accéder à une complexité qu’ils ne connaissent pas et puis ils sont très touchés par le personnage d’Ahmed, ils sont aussi touchés par le fait qu’on regarde un jeune garçon.

Est-ce que vous pensez que cela leur donne envie de connaitre cette culture arabe ?

Ah oui oui, on me demande tout le temps : « donnez-nous les textes on veut lire, c’est vrai, pourquoi est-ce qu’on n’en parle pas ? ». Cela a suscité énormément d’interrogations, de questionnements, mais positifs. Ils ont été nombreux à me dire : « cela donne envie de lire, cela donne envie d’aimer, de découvrir ce qu’il y a derrière les apparences ». J’ai l’impression que cela les interpelle beaucoup.

D’après vous comment les tunisiens vont prendre le film ?

Je ne sais pas. D’après le distributeur Hakka, les tunisiens aimeront le film et je pense qu’il intéressera beaucoup les jeunes surtout.
J’ai essayé d’être la plus sincère possible, comme sur le film précédent, la plus juste possible et voilà.

Cela se voyait. La sincérité est visible et je pense que c’est ce qui rend le film touchant et émouvant. Sa beauté réside beaucoup dans cette sincérité.

Je pense que les jeunes tunisiens qui ont aimé A peine j’ouvre les yeux peuvent vraiment aimer ce film parce qu’on retrouve Farah sous d’autres cieux avec une autre thématique. La culture est faite pour aussi bouger de ses lignes, interpeler, questionner…
On a par exemple parlé du Jardin parfumé, et c’est un texte qui est tunisien qui est écrit en arabe. Il n’y a aucune influence de l’occident et pourtant il est très très cru, très surprenant, ludique et moderne, donc voilà… Et moi, je me place dans cet héritage-là.

Pour vous, il y a un lien entre les deux Farah ?
Oui, c’est le même âge, presque le même physique, le même type de personnalité. Ce n’est pas la même personne mais il y a un lien !

Une histoire d'amour et de désir
Cannes 2021 – Leyla Bouzid, Sami Outalbali et Zbeïda Belhajamor

Quels sont vos projets d’avenir ?
Un film bientôt. Le tournage est prévu en Tunisie.
Je ne peux pas encore donner de détails, mais c’est autour d’un secret de famille et cela se passera à Sousse. C’est encore au stade d’écriture avancée et je ne peux pas révéler plus que cela. J’espère qu’il sortira dans un an ou deux.

Quelle est la date de sortie d’Une histoire d’amour et de désir en Tunisie ?

Automne 2021. Je l’espère si la pandémie le permet. Le film sera sous-titré en arabe et sera en principe programmé un peu partout, dans plusieurs villes, comme Djerba, Zarzis, Gafsa…

Neïla Driss

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