Cannes 2021 – « The story of my wife » d’Ildiko Enyedi

The story of my wife
Affiche du film « The story of my wife »

 

Inspiré du roman de Milán Füst, paru en 1942, et portant le même titre, le film The story of my wife (L’histoire de ma femme), en compétition officielle, marque le retour de la réalisatrice hongroise Ildiko Enyedi à Cannes, depuis qu’elle a remporté la Caméra d’Or pour son premier film en 1989, My Twentieth Century, qui avait été présenté dans la section Un Certain Regard.

L’histoire de ma femme, était l’un des romans préférés d’Ildiko lorsqu’elle était adolescente, ce qui l’a amenée à l’adapter au cinéma.

Sur les conseils de son cuisinier, et pour éviter ses petits problèmes de santé, le grand, beau et viril capitaine Jakob Störr (Gijs Naber) a décidé de se marier. Alors qu’il était dans un salon de thé parisien avec l’un de ses amis, il lui révèle cette décision et ajoute même qu’il épouserait la première femme qui entrerait dans ce même salon de thé.

Une femme est effectivement entrée. Jakob ne la voit que de dos mais décide quand même d’aller lui parler. Dès le premier regard, il est subjugué !

Elle, c’est Lizzie (Léa Seydoux) et elle est magnifiquement belle !

Gauche, intimidé, mais en même temps courageux, Jakob fait sa demande en mariage et Lizzie l’accepte !

Cette première discussion entre eux révèle une certaine complicité, ils aiment tous les deux les défis et sont tous les deux enjoués.

Mais si Jakob va immédiatement et irrémédiablement tomber amoureux de cette femme et se dévouera corps et âme à son couple, qu’en sera-t-il de Lizzie ?

Pourquoi a-t-elle accepté sa proposition ?

A priori pour rendre jaloux un autre homme. Peut-être aussi qu’elle aime l’aventure et que ce beau capitaine et son audace lui plaisent ? Sans oublier qu’il est bel homme et a de la répartie!

The story of my wife
« The story of my wife »: Jakob (Gijs Naber) et Lizzie (Léa Seydoux).

Dès la première nuit de noce, on comprend que Lizzie est une compagne coriace, elle est joueuse et très forte. Lorsque Jakob propose une partie de strip poker, elle accepte. Rapidement, elle domine le jeu et on devine qu’elle aura toujours le dessus dans leur relation.

Jakob va essayer de s’adapter à elle, de s’intégrer dans son cercle d’amis, d’adopter son mode de vie. Il commence par observer ce milieu parisien frivole qu’il ne connait pas. Il est parfois jaloux, mais se contrôle parfaitement. Il observe et se tait. Et remplit son rôle de mari aimant et prévenant, très heureux à chaque fois de réintégrer le domicile conjugal après chaque voyage en mer.

Mais à la suite d’un accident que Lizzie a eu en rentrant chez elle un soir, qui lui sera révélé presque par hasard, et dont on ne connaitra pas les détails, le doute va commencer à s’immiscer en Jakob. Que s’était-il donc passé ce soir-là entre Lizzy et son ami Dedin alors qu’il était lui-même absent ? Même si Jakob a fait le choix de ne pas en parler, à partir de ce moment-là, il ne sera plus pareil, il perdra sa sérénité et sa confiance totale en sa femme.

Si Jakob est si amoureux de sa femme, qu’en est-il de Lizzie ?

Au début, elle semble elle aussi aimante et amoureuse. Mais ensuite ?

Cette Lizzie est un sacré personnage. Elle est belle et elle fait tourner les têtes. C’est une fêtarde, une femme qui attire, qui ne peut en aucun cas passer inaperçue. Et elle sait jouer de son charme. Bien que Jakob essaye de la comprendre, de la cerner, elle arrive à entretenir le mystère, à rester imprévisible, voire capricieuse.

On aurait aimé en savoir un peu plus sur Lizzy, sa personnalité, ses réactions, découvrir son passé et son cheminement, comprendre pourquoi elle se comporte ainsi avec cet homme qui lui a tout donné et qui l’a autant aimée, mais rien de tel parce que le film raconte le point de vue de Jakob, qui lui-même se pose des questions. Est-ce que sa femme est amoureuse de lui ou profite-t-elle juste de son argent ? Est-elle fidèle ? Pendant ses longues absences, que fait-elle ? A quoi et surtout avec qui passe-t-elle son temps ? Lui cache-t-elle des choses ? Que signifient ses bâillements ? Quelle est donc cette indifférence qu’elle semble lui manifester ? Et surtout qui est ce Dédin (Louis Garel) qui se trouve toujours dans les parages de Lizzie et dont le nom assez significatif, correspond justement à cette moue de dédain qu’il affiche envers les autres et en particulier envers Jakob ?

Jakob a tellement de doutes qu’il engage un détective privé pour essayer de trouver des réponses. Mais l’attitude de Lizzie va le laisser dans un état permanent d’incertitude.

Cet homme qui paraissait si fort, costaud, solide, sachant prendre les bonnes décisions même dans les cas extrêmes, a manqué de confiance en lui-même dès qu’il est sorti de son environnement professionnel. Dès le moment où il est tombé amoureux et qu’il a commencé à jouer le jeu de sa femme, son monde s’est écroulé. Mais il est prêt à se battre pour essayer de se comprendre et de se découvrir lui-même. Il prend sur lui et essaye de retomber sur ses pieds. Il n’est pas dans le jugement. Il est prêt à apprendre, à découvrir l’amour, l’autre, la relation à deux, et même à connaitre le but de la vie, ou une manière de l’appréhender différemment.

The Story of my wife
L’équipe du film “The Story of My Wife sur le tapis rouge: Louis Garrel,  Monika Mecs, Gijs Naber, Ildiko Enyedi, Luna Wedler et Sergio Rubini.

Lors de la conférence de presse qui a suivi la projection, à laquelle malheureusement, Léa Seydoux, testée positive au Covid 19 n’avait pas pu assister, la réalisatrice a expliqué qu’une partie de la préparation de ces deux rôles principaux de Jakob et Lizzie, a été faite séparément, justement parce qu’il s’agit de deux défis différents, pour essayer de garder au maximum les points de vue de chacun et pour qu’il n’y ait pas à l’écran de complicité entre ces deux acteurs, comme cette complicité a fait défaut aux deux personnages/époux.

Elle a également déclaré avoir choisi ses acteurs, en se conformant en quelques sortes à des stéréotypes ou clichés européens. Pour le rôle de Jakob, elle voulait un hollandais, grand, costaud et blond.

« Je suis de culture européenne, ce roman reprend certains clichés avec lesquels il joue merveilleusement bien, les archétypes de ce que sont différentes nations en Europe, et j’ai suivi ce roman… Je cherchais donc un néerlandais pour ce rôle, quelqu’un qui vienne du nord, de la partie protestante du l’Europe, une personne solide qui croit dans les règles claires de la société et qui contrôle sa vie. Mais son partenaire, son professeur, à savoir la personne qui le pousse en avant et qui le fait sortir de sa petite zone logique de confort, n’est pas seulement française mais elle est en plus parisienne ! Elle n’est pas seulement jolie, mais elle est en plus intelligente et a beaucoup d’esprit. Elle a différents niveaux, facettes et beaucoup de secrets » a-t-elle déclaré.

« Est-ce un film triste ou une célébration de l’amour et de la vie ? Il est facile de tomber amoureux mais c’est la suite qui compte, les conflits, les luttes… Il faut savoir en tirer des enseignements et avancer dans la vie » a-t-elle ajouté. Et c’est bien ce que raconte The story of my life : en même temps une histoire d’amour, avec ses hauts et ses bas, mais également une réflexion sur le sens de la vie à travers le cheminement de Jakob, qui découvre, apprend et change et les réactions de Lizzie qui intrigue et pousse à se poser des questions.

Certains ont reproché au film d’être un peu long (2h49). Oui, possible. Mais ne fallait-il pas laisser le temps à Jakob d’évoluer et de changer ? Certainement. Jakob avait besoin de tout ce temps pour pouvoir accomplir son voyage de compréhension du monde et des relations amoureuses. Et il fallait en plus que le spectateur accompagne le capitaine dans ce long voyage. Jakob a compris à la fin. Lizzy donne des conseils à un moment donné dans le film. Elle dit : « il est inutile d’attendre que la vie s’accommode à vous, vous devez accommoder la vie, sinon, elle vous punira ». (It is useless to wait for life to accomodate you, you must accomodate life. Otherwise, it will punish you). En fait, pour elle lorsqu’on passe toute sa vie à faire avec la réalité et essayer de tout contrôler, on finit par se punir soi-même.

The story of my wife est un film qui fait aussi réfléchir sur le sens de la vie. Faut-il être toujours cartésien, droit, être carré, tout programmer… ou bien prendre la vie telle qu’elle se présente, sans se poser de questions ?

Peut-être qu’il aurait fallu un juste milieu entre les deux !

The story of my wife
The story of my wife « The story of my wife »: Jakob (Gijs Naber) et Lizzie (Léa Seydoux).

Les deux acteurs sont excellents et très justes : Gijs Naber dans son rôle du beau capitaine, qui lorsqu’il est sur son bateau est calme, rationnel, sachant prendre les décisions qui s’imposent, y compris en cas de danger, et qui lorsqu’il est face à son épouse perd tous ses moyens et devient très vulnérable, et la belle Léa Seydoux, en capricieuse, imprévisible et insaisissable Lizzie.

Les images sont également superbes. Les décorateurs et les costumiers ont très bien su reconstituer les décors et l’ambiance des années 1920/1930. Surtout Paris, une ville si existante et attirante qu’on souhaiterait y vivre…

The story of my life est un très beau film qui donne, d’ailleurs, envie d’acheter le roman !

Neïla Driss

cannes 2021

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