Tunisie : « Réformes sans conscience n’est que ruine de l’âme »

C’est ce qu’aurait dit Rabelais s’il avait eu idée des réformes économiques que le gouvernement tunisien s’apprêtait à mettre en œuvre. Sa citation “Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » s’applique, à bien des égards, à la démarche non réflexive de nos gouvernants qui essaient de calquer un modèle libéral aux antipodes de notre réalité économique.

Nos responsables politiques ne sont pas au bout de leurs tergiversations. Si sur le plan interne, ils ont durci, pour la énième fois, les conditions de confinement avec tout ce que cela suppose comme conséquences sur les couches sociales défavorisées, sur le plan externe, ils prônent une politique d’ouverture économique qu’ils savent à l’avance qu’elle ajoutera une couche à la pauvreté et à la précarité de la population.

En effet, quand on voit le plan de réformes que la délégation tunisienne a présenté au FMI et à la BM lors de sa récente visite à Washington, on mesure le gap qui sépare les intentions de nos gouvernants par rapport aux moyens dont dispose le pays. Par ailleurs, la manière peu transparente qu’ils prêchent pour arriver à leur fin, en ne rendant pas public le projet de réformes, montre que le gouvernement évite, pour l’instant, la confrontation avec ses partenaires sociaux.

Des réformes difficilement réalisables

D’après le gouvernement, les réformes présentées au FMI et à la BM, issues des consultations de Beit El Hikma, visent à relancer l’économie et à impulser l’investissement. Or, les six principaux axes de réformes sont loin de traduire cet objectif. Jugez-en :

« Le premier axe portant sur la libéralisation de l’économie tunisienne des pratiques anticoncurrentielles et l’amélioration du climat des affaires » est, en effet, plus un moyen permettant aux entreprises étrangères d’accéder, sans conditions, aux marchés des pays en développement ou pauvres, comme le nôtre, plutôt qu’ayant pour but de conférer plus d’efficacité aux lois antitrust.

Il est établi que le FMI et le monde libéral en général ne veulent pas du monopole d’Etat qu’imposent les pays en développement sur certains secteurs d’activité. Quand les barrières sous toutes leurs formes (douanières, tarifaires, financières, etc.) sont abolies dans ces pays, les entreprises étrangères auront, dans ce cas, la possibilité d’investir, dans un premier temps, dans des activités lucratives et d’exporter, dans un second temps, le fruit de leurs dividendes sans limitation de quantité.

Ce premier axe de réforme devrait être perçu, à notre sens, sous cet angle-là et, cela va de soi, fera l’affaire des pays riches et de certains groupes d’intérêt tunisiens au détriment de la population pauvre.

« Le deuxième axe des réformes est d’ordre fiscal portant sur l’amélioration des capacités de l’Etat à collecter et mobiliser des ressources. Le programme envisage, pouvait-on également lire, de simplifier davantage l’impôt sur les sociétés (IS), la TVA et autres taxes dans le cadre de la transition informelle vers l’économie formelle et la réduction du gap fiscal ».

A première vue, ces réformes sont bonnes, voire excellentes à bien des effets, mais pour leur accorder du crédit elles doivent être suivies d’équité sociale.Mais, c’est l’inverse qui se produit depuis des années. Quand on continue à puiser indéfiniment dans les retenues à la source des salariés et, qu’en même temps, on accorde un abattement fiscal à l’endroit de quelques sociétés pour leur réduire l’assiette du revenu imposable, cela ne peut qu’accentuer l’évasion fiscale ! Cet axe de réforme est donc un leurre !

La réforme qui mettra le feu aux poudres !

Le troisième axe porte sur la révision de la politique des subventions. S’étalant sur deux ans, cette réforme a pour objectif de diriger les prix des matières subventionnées vers les prix réels (c’est-à-dire du marché), tout en réalisant des transferts ciblés vers les familles nécessiteuses.

Voilà une réforme qui risque de mettre le feu aux poudres en raison des conséquences fâcheuses qu’elle entraînera sur une grande partie de la population et en raison de son coût. Le gouvernement a-t-il idée de la proportion de la population pauvre dans nos contrées et de l’argent à lui affecter ?

A-t-il fixé le seuil au-dessous duquel une famille est considérée pauvre ou non ? Le ministère des Affaires sociales a-t-il les moyens humains et logistiques pour faire un inventaire des populations nécessiteuses afin que les transferts aillent à celles qui en ont le plus besoin. Le risque de falsification de documents n’est-il pas réel, cela ne peut-il pas compromettre cette opération ?

De plus, dans quelles ressources l’Etat va-t-il puiser pour effectuer ces transferts ? Considérant le taux de pauvreté en Tunisie (21% selon le Groupe de la BM), la seule alternative pour que cette réforme puisse se concrétiser est que l’Etat tunisien demande auprès du FMI un « Crédit pauvreté » sans intérêt, et avec un nombre d’années de grâce illimité !

Des réformes qui profitent aux riches

Quant aux quatrième et cinquième axes, ils convergent, à notre avis, vers le même objectif : celui de lever le monopole d’Etat sur certains secteurs jugés peu performants ou qui ont un faible rendement. L’amélioration et la digitalisation des services de la fonction publique suggèrent la suppression de dizaines de milliers de postes et cela un coût que l’Etat ne peut supporter dans l’état actuel des choses.

De plus, sans l’accord de l’UGTT, cette réforme n’aboutirait pas. Quant au cinquième axe relatif à la cession de participations minoritaires de l’Etat dans des entreprises publiques, il est lui aussi sujet à caution.

Quid du sixième axe ? En effet, celui-ci porte sur l’investissement et la relance économique. Apparemment, nos dirigeants ont de la suite dans les idées. La concrétisation de cet axe est suspendue à la mise en application des cinq autres axes cités précédemment, c’est-à-dire aller dans le sens d’une ouverture totale de notre économie. Mais la question qui se pose : à qui profitera cette ouverture ?

Chahir CHAKROUN
Tunis-Hebdo du 17/05/2021

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