Open Studio : Dans la tête de Thameur Mejri

L’exposition « States of Exception » de Thameur Mejri se poursuit jusqu’au 2 mai à la station d’art de la Fondation Kamel Lazaar.

Dans cette exposition, un élément particulier retient l’attention du public et polarise son intérêt. Il s’agit d’une reconstitution virtuelle de l’atelier de l’artiste, un « open studio », une invitation bien réelle à investir l’univers propre de Thameur Mejri.

Cet atelier est surprenant, sobre et mystérieux. Dans une ambiance où le clair-obscur est traversé par le halo d’une lampe de bureau, Mejri a reconstitué son « umwelt », sa matrice créatrice.

Sur deux briques crues, une toile inachevée interpelle le regard. Deux autres tableaux sont disposés sur une autre brique qui déclinent mouches, hélicoptères, oiseaux, pieds et mains.

Comme un catalogue entre bestiaire fabuleux et dessins candides, ces trois tableaux semblent dialoguer avec des dessins affichés sur deux murs latéraux.
À vrai dire, ces dessins intriguent par leur caractère inachevé et le fait qu’ils soient grossièrement scotchés à côté d’esquisses et de diverses coupures de presse.

Plus loin, deux dessins au fusain reproduisent le même univers mental, des lignes de fuite et des explosions de traits. De l’autre côté, sur une chaise, une bâche est posée, repliée et immaculée.

Au coeur de l’atelier, deux tables et un téléviseur sur un guéridon. Sur la première table, des tubes de peinture, des rouleaux et des sprays forment un amas multicolore.

Enchevêtrés, des pastels, des vidéos de musique metal, une bande dessinée de Rahan, des règles et du papier occupent la seconde table. Au milieu de ce fouillis, un téléphone usé et sans fil semble trôner dans ce tas hétéroclite.

L’artiste n’est pas présent mais il est partout, dans le reflet de chaque objet et dans la mise en abyme de son atelier avec le reste de l’exposition et son fracas silencieux.

En ouvrant un avatar de son atelier, Thameur Mejri agrège et amalgame tout ce qui fonde ses gestes d’artiste. Ce faisant, il rend un éloge à la main qui trace des réseaux et aussi à ce qui jaillit et inonde la toile vierge.

Au milieu du désordre apparent, le regard s’accroche à des bribes de sens et aussi à des matériaux qui tous renvoient aux toiles exposées dans la station d’art.

Par cet espace virtuel, Thameur Mejri donne une autre profondeur à tous les éléments qui s’emboîtent pour faire de States of Exception, un temps justement exceptionnel.

Il ne manque qu’un livre de Giorgio Agamben ou un essai de Derrida ou Foucault pour suggérer les lectures philosophiques de cet artiste. Ou bien manque-t’il un dvd d’un film de Lynch ou Cronenberg? Ou encore un live concert de Metallica.

Silencieux mais bien vivant, l’atelier de Thameur Mejri enchante toute l’exposition, ramène vers cette oasis intérieure et intime où l’artiste contemple, entre en transe, rature, déchire et crée tel un Promethée aux prises avec le feu sacré.

Assurément, cet atelier intemporel et suspendu dans l’espace, ouvre la voie à toutes les allégories et donne du sens au sens d’une exposition pas comme les autres, d’un manifeste politique et artistique que Thameur Mejri nous jette à la figure.

L’exposition se poursuit jusqu’au 2 mai et rien n’empêche le visiteur subjugué ou éberlué de prendre place dans l’atelier, au milieu du chaos créateur, au cœur du tohu-bohu initial qui est à l’origine de toute anabase.

C’est probablement cela et plus encore ce que Thameur Mejri nomme un état d’exception.

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