Dégradation de la note de la Tunisie : Moody’s soient les responsables !

Mardi 23 février 2021, l’agence de notation Moody’s a décidé d’abaisser la note de l’émetteur à long terme en devises et en monnaie locale de la Tunisie de B2 à B3, en maintenant la perspective négative. Qu’est-ce que cela veut dire ? En gros, les choses vont mal, très mal. Si nous transposons ça à une personne souffrante, cela signifie que son pronostic vital est engagé et que la situation peut évoluer défavorablement au décès !

Pour comprendre combien cette énième dégradation de la note de la Tunisie est préjudiciable à l’image de notre pays et qu’elle le discrédite davantage auprès des bailleurs de fonds, il serait bon de revenir sur le système de notation des différentes agences et l’impact que celle-ci (la notation) a sur les investisseurs institutionnels.

Qu’est-ce qu’une agence de notation ?

Une agence de notation est une société qui évalue le risque de défaut d’un emprunteur sur ses dettes financières. L’emprunteur n’est pas systématiquement, cela va de soi, l’Etat, il peut s’agir d’une entreprise publique, d’une entreprise privée, d’une collectivité locale ou toute autre entité.

Il existe dans le monde trois agences de notation, du moins celles du haut du panier auxquelles se réfèrent les différents acteurs internationaux, il s’agit de Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch Ratings, respectivement établies en 1868, 1908 et 1913.

Notre pays entretenait une relation de confiance avec ces trois agences qu’il sollicitait à chaque fois où il désirait être noté. Mais un différend est survenu en 2013 avec l’agence Standard & Poor’s, après que celle-ci nous a dégradé six fois en l’espace de deux ans (2011 à 2013).

Du coup, les autorités tunisiennes ont suspendu la notation officielle du risque souverain auprès de cette agence. Ce qui n’a pas empêché l’agence en question de nous noter en 2020, s’appuyant, désormais, sur des informations publiques pour les notations non sollicitées.

Il est à noter que pendant plus d’un demi-siècle, les agences de notation étaient financées par les investisseurs qui payaient pour obtenir les notes des émetteurs. Aujourd’hui, l’émetteur qui désire être noté rémunère l’agence pour ses services.

Ceci dit, pourquoi ces agences sont-elles devenues incontournables et se placent, désormais, comme un indice de référence tant pour les émetteurs que pour les investisseurs ? Tout simplement, parce qu’elles renseignent sur la solvabilité de l’émetteur.

Si, par exemple, un pays est noté AAA (ou Aaa), cela signifie qu’il a la meilleure note et que le risque de faillite est faible. Plus la note de l’émetteur est élevée, plus son risque de faillite est faible dans les années à venir.

Il faut savoir que les notes vont de A à D, A étant la meilleure note. Le D signifie que le pays ou l’entreprise est en défaut de paiement. La note B3 que vient de nous attribuer Moody’s pour l’ensemble de notre œuvre, a ceci de préjudiciable pour la Tunisie qu’elle considère l’investissement dans notre pays spéculatif.

De manière générale, on considère que du AAA au A, les investissements sont sécurisés ; du BBB au B, ils sont considérés comme spéculatifs ; du CCC au C, l’entreprise est en risque de défaut ; et une notation du DDD au D traduit une situation de faillite de l’emprunteur.

Cela dit, comme vous l’aviez constaté, nous sommes à trois seuils du C. La prochaine dégradation, qui ne saura trop tarder si l’on s’en tient au blocage politico-constitutionnel actuel, sera le Caa, qui signifie que le risque est substantiel et que l’on ne pourra respecter nos engagements que dans des conditions économiques favorables. Ce qui est loin d’être le cas.

Si par malheur, nous continuerons notre chute nous irons vers la note Ca, ce qui reviendrait à dire que l’investissement en Tunisie est extrêmement spéculatif. Inutile de vous dire l’impact qu’aura une telle notation sur le comportement des investisseurs institutionnels. Sûr qu’ils refuseront de nous laisser nous endetter même à des taux d’intérêt très élevés. Et là, vogue la galère !

Nous récoltons ce que nous semons

On n’est pas dans une vision pessimisme, on est dans une réalité objective, notre triste réalité. En effet, le grade de hautement spéculatif auquel nous sommes tristement assignés aujourd’hui va mettre, inéluctablement, plus de pression sur le Budget de l’Etat.

Pour votre gouverne, Tunis a besoin de 19,5 milliards de dinars (7,2 milliards de dollars), dont environ 5 milliards de dollars de prêts extérieurs pour boucler son budget pour l’exercice 2021.

Où va-t-on pouvoir les contracter ? Sur le marché international des capitaux ? Cela risque de nous coûter cher, si, bien entendu, les banques se résoudront à nous prêter. Se tourner vers le FMI ? Probablement. Mais qu’allons-nous avancer aux responsables de cette institution en rapport avec les réformes auxquelles elle nous a soumises.

Le FMI va-t-il demeurer le gardien du temple qui défend la cause de la Tunisie quand tout semble la discréditer ? C’est là toute la problématique. Le FMI n’a plus confiance en nous et il nous le fait comprendre.

Le fait d’exiger que le document lié aux réformes soit signé à la fois par le gouvernement, par les organisations nationales (UGTT et UTICA) et par l’ARP montre à l’envi que l’institution de Bretton Woods n’accorde plus de crédit aux officiels, donc à l’Etat.

Mais ce qui inquiète le plus, c’est que la classe politique semble mésestimer les avertissements du FMI et fait peu de cas de la rigidité de son discours. Dans la plupart des cas, les bailleurs de fonds ne se décident à accorder des crédits à un pays ayant un risque de solvabilité qu’après s’être renseigné sur le comportement du FMI.

Si ce dernier engage un programme d’aide avec la Tunisie, les investisseurs institutionnels suivent. Au cas où le Fonds nous lâche, tout le monde fera pareil même les pays auxquels nous faisons allégeance.

N’a-t-on pas dit que le pronostic vital de la Tunisie est engagé !

Chahir CHAKROUN
Tunis-Hebdo du 01/03/2021

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