Ce que nous devons à Moufida Tlatli

Moufida Tlatli
Moufida Tlatli, membre du jury à la 54ème édition du Festival de Cannes. Photo par Frank Micelotta/Getty Images.

Diminuée par la maladie depuis de longues années, Moufida Tlatli est décédée dimanche 7 février, entourée par les siens et toujours respectée par les cinéphiles de Tunisie et d’ailleurs.

Née en 1947, Moufida Tlatli nous laisse deux chefs d’œuvres ainsi qu’une trace subreptice mais essentielle dans quasiment toute la filmographie tunisienne de deux décennies.

De 1972, date de son retour en Tunisie après de brillantes études à l’dhec de Paris, jusqu’au seuil des années 1990, elle sera la monteuse par excellence du cinéma tunisien le plus novateur de son époque.

Que seraient des films comme « Fatma 75 » de Selma Baccar, « La Trace » de Nejia Ben Mabrouk ou « Layla ma raison » de Taieb Louhichi, sans la touche aisément reconnaissable de Moufida Tlatli ? Que serait le fameux « Asfour Stah » de Ferid Boughedir sans le doigté et la précision du montage de Moufida Tlatli.

Beaucoup de films, désormais les classiques du cinéma tunisien, ont été sublimés par l’émotion que savait instiller Tlatli dans leur rythme et les images qui se succédaient dans une harmonie signifiante.

Il suffit de penser à « Sejnane » ou « Aziza » de Abdellatif Ben Ammar ou encore à « L’ombre de la Terre », le premier opus de Taieb Louhichi. La griffe de Moufida Tlatli est également remarquable dans « Traversées » de Mahmoud Ben Mahmoud, une autre première oeuvre iconoclaste au service de laquelle notre artiste a mis son incomparable talent.

Car, au fond, Moufida Tlatli est celle qui aura fait vibrer les images, celle qui aura su mettre en cohérence, sans temps morts et avec la respiration de l’intime, toute une génération de films qui, sans elle, auraient été différents, peut-être inachevés esthétiquement.

Ce n’est pas un hasard si Naceur Khmir lui doit aussi le montage de son premier film « Les Baliseurs du désert ». De fait, il fut une règle non écrite dans le cinéma tunisien, selon laquelle chaque primo-réalisateur rêvait de Moufida Tlatli au pupitre de montage. Elle seule, mieux que tout autre, dans l’enchevêtrement des rushes, savait faire jaillir le rythme d’une oeuvre.

C’est en 1994 que Moufida Tlatli se tournera naturellement et résolument vers la réalisation. Avec « Les Silences du palais », dont elle signe également le scénario, les dialogues et le montage, elle réalise un premier film d’une sensibilité savoureuse. Son personnage de Alia est une matrice puissante de la figure féminine dans le cinéma tunisien.

La touche bergmanienne de ce film, les images finement ciselées, dans l’esprit du « Barry Lindon » du grand Kubrick, les atmosphères feutrées et oppressantes à la fois, ont valu à cette oeuvre, un retentissement planétaire. Un Tanit d’or à Carthage, une mention spéciale à Cannes et des distinctions nombreuses, ont ponctué la carrière de ce film-manifeste.

Moufida Tlatli confirmera son élan avec « La Saison des hommes » en 2000. Un bel accueil public et critique a accompagné ce film qui a pour singularité de ne pas avoir été monté par Tlatli elle-même. Les déchirements de Aïcha, personnage central, restituent la démarche amplement féministe (mais au sens impressionniste du terme c’est à dire dans l’art de plonger dans les reflets changeants d’une femme aux prises avec le monde) de Moufida Tlatli.

Depuis, après une éphémère nomination à la tête du ministère des Affaires culturelles, en 2011, au lendemain de la Révolution, Moufida Tlatli a très peu tourné, certainement beaucoup rêvé à la sarabande des images et cultivé son jardin.

Elle vient de nous quitter à l’âge 74 ans, laissant une trace vive dans les nombreux films arabes et africains qu’elle a montés, laissant aussi deux films qui n’ont pas encore fini de nous révéler à nous-mêmes.

Qu’elle repose en paix. Sa postérité prendra le relief de son immuable sourire et la forme de kilomètres de pellicule, d’images en perpétuel mouvement qui nous disent la Tunisie, ses saisons éternelles, ses silences fugaces, ses palais qui bruissent de secrets et ses hommes et ses femmes aux prises avec le réel, leurs inconscients et la volonté de vivre libres.

Je terminerai cet hommage sur une note plus personnelle, pour dire cette soirée de mars 2001, au cinéma Africa à Tunis. Moufida Tlatli m’avait alors confié la présentation de « La Saison des hommes » dont c’était l’avant-première.

J’avais alors dit et je le répète aujourd’hui, vingt ans après, qu’elle, Selma Baccar et Kalthoum Bornaz avaient balisé le parcours esthétique, professionnel et technique pour que la nouvelle génération de réalisatrices puisse s’en emparer.

Le cinéma de ces trois pionnières est là pour nous rappeler cette vérité et nous faire apprécier d’autant plus les œuvres de Raja Amari, Nidhal Guiga ou Wided Zoghlami, pour ne citer qu’elles.

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