Le diable n’existe pas – Que faire face à un régime autoritaire, obéir ou pas ?

Le diable n'existe pas
Affiche du film « Le diable n’existe pas »

En Juillet 2019, le réalisateur iranien Mohammad Rasoulof avait été condamné à un an de prison ferme, suivi de deux ans d’interdiction de sortie du territoire et d’interdiction de se livrer à la moindre activité sociale et politique. La charge retenue contre lui était « propagande contre la République islamique et atteinte à la sécurité du pays ». Mais depuis septembre 2017, il était déjà privé de la possibilité de circuler librement, de travailler et de se rendre à l’étranger, son passeport lui ayant d’ailleurs été confisqué, alors qu’il rentrait en Iran après être allé présenter à l’étranger son film, Un homme intègre. Ce film, très critique de la corruption dans son pays, avait notamment remporté le prix du jury Un certain regard au Festival de Cannes en 2017.

Malgré tout cela, Mohammad Rasoulof a quand même trouvé les moyens de tourner clandestinement son nouveau film There is no Evil  – Le diable n’existe pas.

Pour pouvoir le faire, il a dû utiliser des subterfuges. Il a, par exemple, choisi de diviser son film en quatre courts métrages pour contourner la censure et pour pouvoir demander des autorisations de tournage aux noms de quatre réalisateurs différents (un par court métrage) de façon à ce que son nom à lui n’apparaisse nulle part. Par ailleurs, ne pouvant pas toujours être physiquement présent sur les lieux de tournage, Mohammad Rasoulof donnait parfois ses instructions à distance en utilisant les moyens techniques numériques. Le choix de tourner souvent en intérieur ou dans des endroits peu fréquentés était aussi un moyen d’échapper à l’œil inquisiteur des autorités. Le film a aussi été sorti du territoire iranien de façon clandestine, également par parties distinctes.

Présenté en première à la 70ème édition du festival de Berlin en février 2020,  Le diable n’existe pas y a remporté trois prix : L’Ours d’Or du Meilleur Film, le Prix de la Guilde du film et le Prix du jury œcuménique.

Le diable n'existe pas
Berlinale 2020 – « Le diable n’existe pas » remporte trois prix, dont L’Ours d’Or.

Après la cérémonie de clôture, le réalisateur, joint au téléphone avait déploré son incapacité à participer au festival, et avait justement déclaré : « Le droit de choisir entre être présent ou absent au festival n’est tout simplement pas le mien. Imposer de telles restrictions expose très clairement la nature intolérante et despotique du gouvernement iranien ». Il avait ajouté « Le film est sur des personnes prenant la responsabilité de leurs actes. Le plus difficile quand vous prenez une décision est de la justifier ».

Le trophée avait été remis à sa fille Baran Rasoulof, actrice dans le film. Celle-ci était accompagnée par certains acteurs du film et par le producteur Farzad Pak, qui avait tenu à saluer le courage de l’équipe « qui a mis sa vie en danger pour être dans le film ».

Le diable n'existe pas
Berlinale 2020 – Le réalisateur Mohammed Rasoulof au téléphone de sa fille Baran.

SYNOPSIS :
Iran, de nos jours. Heshmat est un mari et un père exemplaire mais nul ne sait où il va tous les matins. Pouya, jeune conscrit, ne peut se résoudre à tuer un homme comme on lui ordonne de le faire. Javad, venu demander sa bien-aimée en mariage, est soudain prisonnier d’un dilemme cornélien. Bharam, médecin interdit d’exercer, a enfin décidé de révéler à sa nièce le secret de toute une vie. Ces quatre récits sont inexorablement liés. Dans un régime despotique où la peine de mort existe encore, des hommes et des femmes se battent pour affirmer leur liberté.

A travers ce très beau film, Mohammad Rasoulof nous propose une profonde réflexion sur l’obéissance ou pas à un régime autoritaire et sur la peine de mort, mais d’une façon nouvelle, et presque sans se préoccuper des victimes. Au contraire, il présente des arguments nouveaux et surtout des angles de vues différents.

Pour cela, il réalise quatre courts métrages, qui bien que distincts, avec des personnages, des lieux et des histoires différentes, sont quand même imbriqués les uns dans les autres et suivent un ordre logique, surtout pour la réflexion. A chaque fois la compréhension d’une histoire dépend de celles qui l’ont précédée. Il y a un cheminement dans la pensée de Mohammad Rasoulof et dans ce qu’il veut montrer. Chaque chapitre ou court métrage se plaçant sous un angle différent et explorant une facette différente du même sujet. Le réalisateur fait exprès aussi de laisser ses différents personnages discuter, débattre, chacun donnant son avis personnel. Il essaie de cette manière de faire en sorte que plusieurs avis soient donnés, que plusieurs arguments soient avancés. Que chacun puisse ensuite faire ses choix.

Mohammad Rasoulof fait monter le suspense petit à petit. Au début, on ne sait pas où il veut en arriver. On le suit, on essaye de comprendre, on apprend à faire connaissance avec les personnages… et enfin, à la fin du premier court-métrage, on comprend. On les comprend. On comprend ce qui les anime. Et on commence à se poser des questions. Dans un régime totalitaire que faut-il faire ? Obéir ou pas ? Et si chacun d’entre nous était à la place de ces différents personnages, que choisirait-il ? Quelles décisions prendre ? Quels sacrifices chacun est-il prêt à faire ? Quel choix faire, sachant que de toute façon, il aura un impact sur toute sa vie ? Suivre les ordres ou fuir ? Combattre le pouvoir ou se plier à sa volonté ?

Très difficile de choisir. Surtout pour les jeunes appelés au service militaire, qui, s’ils refusaient d’obéir aux ordres, se verraient privés de papiers d’identité, de permis de conduire, de passeport, et donc d’une vie normale. Qui pourrait vivre sans papiers ?

Si on fait le parallèle entre le réalisateur et les personnages du film, on pourrait conclure que lui personnellement a fait son choix. Malgré les sanctions et la répression, il a choisi de prendre des risques et de faire ses films, malgré tout ce que cela implique pour lui. Mais cela n’est pas à la portée de tous.

Mohammad Valizadegan et Mahtab Servati, dans une scène du film « Le diable n’existe pas »

Comme dans son film Un homme intègre,  Mohammad Rasoulof donne une place importante à la femme dans Le diable n’existe pas. Dans ces deux films au moins (je ne connais pas les autres), la femme joue un rôle important : d’abord elle existe par elle-même, est responsable, fait ses propres choix, prend ses propres décisions, a sa propre place dans la famille et la société, mais en plus elle est la compagne, la partenaire, la complice, la personne avec laquelle on partage, on discute, on débat, la personne sur laquelle on peut compter. Cette femme n’est ni effacée, ni soumise.

Le réalisateur va même plus loin dans son nouveau film : la femme apparait sans voile dans certaines scènes, alors que c’est une obligation en Iran pour toute fille/femme à partir de l’âge de 7 ans. Ne pas porter son voile mène à la prison. Cette obligation concerne toutes les femmes, sans exception, quel que soit leur religion. Est-ce une manière pour le réalisateur d’aller plus loin dans la provocation ou la critique du régime en place et de manifester sa solidarité envers les femmes iraniennes qui se battent pour enlever le voile et qui se font arrêter ?

Le diable n’existe pas est sans conteste un des plus beaux films de cette année 2020. Les jurys des divers festivals où il a été sélectionné ne s’y sont pas trompés, puisqu’il collectionne les prix là où il passe.

C’est un film qu’on a envie de voir et de revoir, en étant certain d’y découvrir de nouvelles réflexions et idées à chaque fois. Et cerise sur le gâteau, deux des courts métrages ont été tournés dans de très beaux paysages pour le plus grand plaisir de nos yeux, qui découvrent la beauté naturelle de l’Iran.

Neïla Driss

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