Chronique de Hatem Bourial | Le retour de Lady Elyssa

Dans quelques jours, à partir du 11 octobre prochain, l’espace Elyssa Artisanat accueillera une exposition qui me tient particulièrement à coeur. Il s’agit d’une collection de 21 tableaux créés par l’artiste tuniso-russe Olga Malakhova et intitulée Lady Elyssa.

Cette collection est le fruit du hasard objectif et de plusieurs rencontres dont la plus importante a réuni Cyrine Hamza Chérif et Olga Malakhova. La première anime l’espace Elyssa Artisanat à Mutuelleville et y accueille artistes, artisans et designers.

Elle-même artiste, Cyrine Hamza Cherif est une militante dont le combat se confond avec la notion du beau sous toutes ses formes et aussi selon les terroirs du pays et ses créateurs les plus novateurs.

Pour cette animatrice de la scène artistique, le personnage d’Elyssa, sa légende, son sens de la négociation, sa persévérance et sa loyauté constituent des valeurs cardinales. Ce n’est pas un hasard si la galerie qu’elle a fondé dans une villa de Mutuelleville porte le nom d’Elyssa. Et ce n’est pas un hasard que ce projet « Lady Elyssa » porté par Olga Malakhova s’est justement développé dans cet espace créatif.

Depuis plusieurs années, Olga est pour sa part fascinée par l’Antiquité et les musées tunisiens qu’elle sillonne en y recueillant des inspirations, des échos et des éclats d’histoire. Cette généalogie des objets tunisiens, Olga la remonte à travers le prisme de la beauté.

Et en avouant une fascination pour le personnage insaisissable et secret d’Elyssa. Rêvant de consacrer une collection d’œuvres à la fondatrice mythique de Carthage, Olga a accumulé bribes, fragments et fulgurances durant des années, en attendant un déclic qui viendra en janvier 2019. L’artiste voyait alors un nouvel élan s’imprimer à son projet et une perspective inattendue se dessiner.

Ce soir-là, nous étions une poignée d’amis à nous être retrouvés à la Villa Didon autour de Mongi Loukil qui devait partir le lendemain pour Paris. C’était en janvier dernier et nous étions une dizaine à nous être retrouvés sur ces hauteurs de Carthage.

Ce que beaucoup ne savent pas, c’est que le regretté Mongi Loukil vouait un culte à Elyssa qu’il préfère nommer Didon. Et c’est pour cela que lorsque la conversation fut lancée autour du projet d’Olga, les remarques fusèrent et les idées jaillirent.

Mon ami et mentor de toujours était soudain devenu intarissable. Il parlait d’Elyssa, son arrivée sur le rivage de ce qui allait devenir Carthage, la manière dont il imaginait sa chevelure ou ses habits, le lieu où nous nous trouvions qu’elle avait du fouler de ses pieds, sa légende immuable et sa postérité millénaire.

Olga écoutait, lançait quelques remarques, disait ce qu’elle imaginait à son tour et vint ce moment précis dont je me souviens comme si c’était hier. Olga avait évoqué avec beaucoup de couleurs dans la voix l’envol d’Elyssa dans le ciel de Carthage sur une monture qui n’avait pas besoin d’être ailée. Tous trois avions alors convenu que la scène imaginaire était pleine d’attrait et pourrait avoir pour contrepoint l’énigmatique Bou Kornine.

Neuf mois plus tard, cette rêverie est sous nos yeux. Dans toute sa splendeur onirique et ses variations en bleu. En illustration de cette chronique, cette œuvre-maîtresse d’Olga Malakhova préfigure les beautés de cette collection née des intuitions d’un songe d’une nuit de janvier.

A vrai dire, Olga s’était vite mise au travail. Dès le mois de février, une première œuvre était née et à défaut de la montrer à Mongi Loukil qui vivait ses derniers jours, elle l’exposera au Salon de l’Union des artistes. Le tableau fut acquis par l’Etat.

C’était le premier d’une série qui se décline désormais en 21 tableaux dont trois pièces-maîtresses. Décédé entre temps, Mongi Loukil ne verra pas sa part dans ce rêve. Mais les tableaux sont bien là et, à mes yeux, son rêve éternel d’Elyssa est maintenant palpable, visible, subreptice. C’est pourquoi cette collection lui est dédiée.

Olga Malakhova a réalisé ces tableaux de janvier à septembre 2019 et les exposera, hormis la première pièce qui est actuellement en possession du ministère des Affaires culturelles. Une débauche de couleurs, d’uchronie et de correspondances oniriques attendent les esthètes dès le 11 octobre prochain à l’espace Elyssa Artisanat qui n’a jamais aussi bien porté son nom.

Cette collection a ainsi une histoire que je viens de tenter de vous raconter et porte le nom suggestif et iconoclaste de « Lady Elyssa ».

*****

A l’occasion de l’exposition « Lady Elyssa », il peut être utile de revenir sur le personnage de la reine fondatrice de Carthage que les Latins nommaient Didon et dont le nom s’écrit aussi Elysha. Cette notice exhaustive lève le voile sur cette reine et nous permet de revenir au récit de la fondation de Carthage.

« Elyssa est, dans la mythologie grecque et romaine, la fondatrice légendaire et première reine de Carthage. Elle était la fille de Bélos et la sœur du roi de Tyr, Pygmalion. Arrivée sur les côtes d’Afrique du Nord, elle se serait immolée par le feu pour ne pas avoir à épouser le souverain des lieux, Hiarbas.

Didon était une princesse phénicienne, première-née du roi de Tyr, dont la succession est entravée par son frère Pygmalion. Pygmalion avait assassiné le mari de Didon, qui était également son oncle, Sychée, et impose sa propre tyrannie.

Pour éviter probablement une guerre civile, elle quitte Tyr avec une suite nombreuse, s’embarquant pour un long voyage dont l’étape principale fut l’île de Chypre. À Chypre, l’escadre embarque des jeunes filles destinées à épouser les membres masculins de l’expédition.

Débarquée sur les côtes de l’actuelle Tunisie, vers 814 av. J.-C., elle choisit un endroit où fonder une nouvelle capitale pour le peuple phénicien : Carthage. Elle obtient pacifiquement des terres par un accord ingénieux avec le seigneur local : elle obtint une terre pour s’établir « autant qu’il en pourrait tenir dans la peau d’un bœuf ».

Elle choisit alors pour fonder sa ville une péninsule qui s’avançait dans la mer et fait découper une peau de bœuf en lanières extrêmement fines. Mises bout à bout, elles délimitent l’emplacement de ce qui deviendra plus tard la grande Carthage. On fait souvent référence à ce stratagème en mathématiques, dans le domaine qui étudie les problèmes d’isopérimétrie.

Soumise à une cour pressante de la part des roitelets locaux, elle se remarie probablement avec l’un de ses fidèles Tyriens, qui appartenait à la famille Barca, selon Silius Italicus. Les autres sources présentent différemment les choses : pour ne pas avoir à trahir son serment de fidélité envers son défunt époux, elle se perce le cœur et se jette dans un bûcher prétendument dédié aux mânes de ce dernier.

C’est à la suite de cet acte que son nom deviendra « Didon », qui signifie « femme courageuse ». Elle est divinisée par son peuple sous le nom de Tanit et comme personnification de la grande déesse Astarté (équivalent de la Junon romaine)
Le mythe de Didon a été repris par Virgile dans son œuvre, l’Énéide.

Le mythe a fait l’objet de nombreuses utilisations dans les arts, musique, peinture, sculpture, etc. L’une des sources du mythe de Didon vient des chants de l’Énéide où le poète latin Virgile décrit les amours de Didon et Énée.

Énée s’enfuit avec son père Anchise, son fils Ascagne et vingt bateaux remplis des survivants à la chute de Troie (réduits au nombre de trois à l’arrivée). Les dieux de l’Olympe lui ayant prédit qu’il fonderait un nouveau royaume, en l’occurrence Rome. Il atteint au cours de son périple le sol d’Afrique, dans la région de l’actuelle Tunis où il est accueilli par la reine de Carthage, Didon. Une grande passion naît alors entre eux mais se voit interrompue par les dieux de l’Olympe qui rappellent au héros troyen sa destinée.

Lorsqu’Énée quitte Carthage, Didon, incapable de supporter cet abandon, préfère se donner la mort avec une épée qu’Énée lui avait laissée. Quand ce dernier arrive aux Enfers, il parlera à son fantôme mais celle-ci refusera de lui pardonner son départ. C’est aussi comme fantôme que Didon fait part à sa sœur, Anna Perenna, de la jalousie de Lavinia, la femme d’Énée.

Virgile introduit la figure de Didon dans la « culture occidentale » selon un système de « double écriture » dont le premier niveau superficiel est prévu pour l’audience romaine et les besoins d’Auguste alors que la seconde, plus profonde et cachée, reflète le point de vue de l’auteur et sa reconstruction historique.

Maintenant quel est le rapport entre Didon et la tête de taureau ? Eh bien, en creusant la terre pour la fondation de Carthage, les Tyriens ont trouvé un crâne de taureau qui symbolise pour eux des temps durs et des guerres. Alors Elyssa leur ordonna de l’enterrer et de creuser l’autre flanc de la colline où ils ont trouvé le crâne d’un cheval, un porte-bonheur des Phénicien.

Le bon présage est que Carthage fut une grande métropole. Le mauvais présage est qu’elle eut des temps difficiles lors des guerres puniques et fut détruite par Rome ».

Pour schématique et incomplète qu’elle soit, cette notice nous permet de revivre les grandes lignes du récit historique de la fondation de Carthage et éclaire à son tour l’imagerie déployée par Olga Malakhova dans sa nouvelle collection. Revus par le regard de l’artiste, plusieurs de ces épisodes sont subrepticement glissés dans les tableaux qui surfent aussi sur les différentes époques historiques de l’Antiquité tunisienne. A lire et à voir!

*****

Terminons cette chronique en évoquant en quelques mots l’espace Elyssa Artisanat qu’anime avec bonheur Cyrine Hamza Chérif. Situé dans une ruelle, au milieu de l’avenue du docteur Calmette à Mutuelleville, cet espace de la nouvelle génération a fait le choix délibéré de mélanger artistes, designers et artisans.

Les collections se déploient sur deux niveaux et permettent de découvrir de nombreuses oeuvres d’artistes et créateurs tunisiens dans une scénographie dont chaque détail porte une signification. Il ne s’agit pas d’une galerie au sens traditionnel du terme ni d’un show room comme il s’en ouvre tous les jours.

Ce type d’espace est proche de l’idée qu’on peut se faire d’un concept-store. De fait, on y déambule dans une idée qui se décline de diverses manières tout en vous plongeant dans des univers artistiques reliés par des correspondances que chaque visiteur reconstituera selon sa propre expérience.

C’est avec beaucoup de bonheur qu’on peut se mouvoir entre des oeuvres et des reflets de sens qui montrent bien que les créateurs d’aujourd’hui sont pleinement épanouis et éloquents. Ici, l’artisan novateur et l’artiste qui fuit les chemins rebattus se retrouvent et font naître des confluences inédites.

De la sorte, le galeriste devient aussi un passeur d’art et un créateur de synergies. Plus que toute autre, cette galerie me rappelle l’ambiance de ruche qui a longtemps régné au Salon des Arts de Juliette Nahum, à la galerie Irtissem et chez Bellagha où se retrouvaient aussi les métiers.

Il est salutaire de fréquenter librairies, galeries et musées. C’est là qu’on peut se régénérer quand l’oxygène se raréfie. N’hésitez jamais à franchir ces seuils amis et accueillants. On en ressort toujours amusé au sens étymologique du terme, rasséréné, heureux et parfois enthousiaste.

Dès lors, pourquoi se priver d’une évasion fut-elle aussi brève qu’un rêve? La lumière et l’espoir sont dans toutes les galeries. Il suffit de quelques pas puis quelques regards pour des échappées belles dans des forêts de symboles et des mers intérieures toujours accueillantes…

Hatem Bourial
Tunis-Hebdo du 30/09/2019

Commentaires:

Commentez...