Editorial | L’Héritage !

Mohamed Béji Caied Essebsi (BCE) n’a pas eu le temps de savourer sa revanche sur ses « ennemis » que nous avons cru voir la semaine écoulée. La mort est venue le happer après une troisième hospitalisation à l’Hôpital Militaire de Tunis, obligeant ceux qui le fustigeaient hier, de l’encenser dans un élan national auquel ils ne pouvaient échapper s’ils ne voulaient pas se retrouver au ban du peuple comme certains l’ont fait, « malades » qu’ils sont de leurs « gènes » extrémistes.

Car l’émotion qui a profondément frappé les Tunisiens après la disparition du Chef de l’Etat a été aussi forte que leur capacité à la contenir, à la maîtriser, donnant la preuve d’un peuple qui mûrit, devient plus rationnel et moins émotif, donc plus éveillé ; et qui risque de surprendre encore ceux qui le prennent pour ce qu’il n’est plus…

Traiter de BCE en quelques lignes serait présomptueux, ce serait en quelque sorte une hérésie envers l’homme, sa vie, son œuvre ou son parcours. Relever seulement ses mérites n’ajouterait rien au flot dithyrambique qui s’est déversé sur les plateaux, sur les ondes des radios ou sur les réseaux sociaux.

On se contentera de porter un regard fugace sur un mandat qui est à l’image de l’homme, d’un pragmatisme outrancier, qui priva son auteur d’une cohérence dans les idées et d’une homogénéité dans la démarche, ce qui déboucha sur des attitudes où la contradiction n’était guère absente.

La contradiction fondamentale est née de son compromis avec les Islamistes et plus précisément avec Rached Ghannouchi. Alors qu’il avait édifié Nidaa Tounès sur un fondement anti-islamiste, il a passé un pacte qui protégeait les Islamistes, mais lui ouvrait la voie de Carthage.

Certes, beaucoup pensent, à tort ou à raison, que ce pacte a épargné la Tunisie d’une crise plus profonde, une guerre civile. Mais il est clair, aussi, que ce pacte a écorné son image et a été fatal à sa base, alors que les Islamistes, quoique non unanimes sur la question, sont demeurés unis.

D’abord, son électorat s’est senti floué, voire trahi, et la majorité l’a tout simplement quitté. Ensuite, le pays est devenu ingouvernable en raison, justement, de la participation des Islamistes au pouvoir. En refusant de gouverner avec son parti et ses hommes, BCE a condamné le pays à une bataille rangée larvée avec Ennahdha dont l’objectif final n’est ni plus ni moins que le noyautage et le contrôle des rouages de l’Etat par ses adeptes, des gens à sa solde. Alors qu’en face, on assistait à un blocage total dans la gestion des affaires publiques d’abord sous Habib Essid, puis de manière aggravée sous Youssef Chahed.

Le second aspect contradictoire dans le comportement de BCE est relatif à ses convictions démocratiques. D’un côté, il s’agit d’un homme convaincu par les principes démocratiques et pluralistes, qui se sont, notamment, manifestés par ses initiatives tenant à la consécration des libertés individuelles et de l’égalité entre les sexes. Il a, toujours, soutenu la liberté d’expression et a tenté de dépénaliser, au moins partiellement, la consommation de cannabis. Mais, et en même temps, il a montré des signes contraires.

Le premier est sa frustration quant à l’étendue de ses attributions constitutionnelles. Ces dernières lui déniaient, par exemple, toute intervention dans le choix de celui qu’il considère comme son plus proche collaborateur, le chef du gouvernement qu’il aurait voulu désigner et limoger librement.

Là, on a vu comment il n’a pu écarter Habib Essid qu’avec l’apport d’Ennahdha, et comment il a échoué à évincer YC parce que celui-ci bénéficiait du soutien des Islamistes, ce qui l’avait irrité au plus haut point, à l’époque, et l’avait poussé à rompre avec eux. De plus, il était frustré parce qu’il ne disposait d’aucune influence sur les grands choix économiques et sociaux du pays, attributions exclusives du chef du gouvernement.

La seconde manifestation a trait à son attitude à l’égard de Nidaa Tounès où il a soutenu, sans jamais le dire ouvertement, son fils, se laissant influencer par son proche sérail, notamment familial au détriment de l’édification d’un parti fort, avec des structures désignées démocratiquement. Il a, donc, grandement contribué à l’implosion de Nidaa Tounès et à la dispersion de la famille moderniste en petites chapelles sans aucun poids devant des islamistes, en conflit, certes, mais jamais désunis en raison de leurs liens idéologiques.

Sa disparition en ce moment, à quelques semaines du scrutin législatif et présidentiel, et le degré d’émotion provoqué au sein du peuple tunisien en général, devraient aussi ouvrir la voie de l’avenir. Puisse-t-elle servir à rassembler autour d’une seule table la famille moderniste, amener ses « barons », faute de leaders, à mettre leurs ego de côté et à produire un accord fédérateur ?

C’est ce que BCE avait tenté, sans réussir à le mettre en place, quelques mois auparavant. Et c’est probablement, ce qu’il aurait voulu faire. Ce serait la meilleure façon de valoriser son héritage…

Lotfi LARGUET
Tunis-Hebdo du 29/07/2019

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