La rubrique du lundi | Ben Youssef, entre Bourguiba et Nasser

Maintenant que le procès de l’assassinat de feu Salah Ben Youssef, 58 ans plus tôt (le 12 août 1961) dans un hôtel à Francfort, s’est ouvert, le 16 mai 2019, auprès du tribunal de première instance de Tunis grâce aux témoignages recueillis par l’Instance Vérité et Dignité (IVD) de Ben Sedrine, je me dois de fournir certaines précisions que j’ai manqué de faire, il y a quelque temps de cela, sur ces mêmes colonnes, lors de l’évocation de cet assassinat politique.

La disparition du leader des «Youssefistes» a été un coup durement ressenti par Nasser, le raïs égyptien, qui perdit, en lui, un grand allié qu’il pouvait faire prévaloir contre Bourguiba dont les positions politiques arabes et internationales lui déplaisaient et vice-versa.

A la mort de Salah Ben Youssef, assassiné traitreusement, Nasser, par esprit pragmatique, a compris qu’il devait changer de fusil d’épaule et envisager, tôt ou tard, un rapprochement avec «Si Lahbib», ou du moins, cesser d’entraver leurs relations, jusque-là ombrageuses.

De son côté, Bourguiba était intéressé par la normalisation des liens avec Nasser afin d’avoir, pour seule préoccupation, les turpitudes de l’Algérien Ben Bella qui lui lança, une fois, à sa descente d’avion à l’aéroport de Tunis-Carthage, telle une insulte, où il était venu le recevoir : «Nous sommes musulmans, musulmans, musulmans !». Il a agi de la sorte en allusion, entre autres, à son incitation du peuple à ne pas respecter le jeûne du mois de Ramadan en Tunisie et aussi aux diverses autres entraves à l’encontre de la religion musulmane.

Quant à Nasser, il ne s’est nullement pressé pour récupérer le corps de Ben Youssef resté abandonné durant quinze longues journées à la morgue de Francfort. Et s’il a fini par le faire, c’est sous la pression de l’opinion publique égyptienne. Celle-ci l’a même acculé à assister à ses obsèques, au Caire.

Par cette attitude pragmatique et «un peu désintéressée» à l’égard du défunt, c’est comme si Nasser voulait signifier à notre «raïs», qu’entre eux, le conflit au sujet du leadership arabe peut être clos. Effectivement, Nasser finit, plus tard, par assister avec Ben Bella aussi, en octobre 1961, aux festivités de l’évacuation par l’armée française de la base aéronavale de Sidi Ahmed, à Bizerte.

Pour la petite histoire, lors de la tournée triomphale à l’occasion de la première fête d’évacuation dans les artères de la ville martyre, et cela pour recevoir des bains de foule, les trois chefs d’Etat, Ben Bella, Nasser et Bourguiba se sont plantés debout dans une jeep. Notre «zaim», de taille moyenne – comme tout le monde le sait – et pour ne pas subir l’ombre de Nasser, trouva l’astuce qu’il faut pour paraître, dans le véhicule, à la même hauteur que le «géant» égyptien.

Des années plus tard, et dans le but de narguer davantage Bourguiba, Ben Ali – alors président de la République après la réussite de son putsch – a décidé de réhabiliter, à sa manière, la mémoire de Ben Youssef. Il a accordé une rétribution à sa famille et mis à la disposition de sa veuve, Mme Sofia Ben Youssef (née Zouhir), une villa cossue à El Menzah.

Cette dernière y a vécu avec un de ses fils, l’autre ayant choisi de s’établir définitivement au pays du Nil. Quant à la municipalité de la capitale, elle baptisa une rue au nom de son mari, un grand leader lâchement assassiné.

Par ailleurs, la dépouille mortelle de «Si Salah» a été ramenée à Tunis il y a de cela une trentaine d’années. Elle fut, comme le veut la tradition mortuaire chez nous, exposée, toute une nuit, au siège du parti au pouvoir, à la Kasbah, avant d’être inhumée au carré des martyrs au cimetière du Jellaz.

Notons qu’au sujet de ce procès, trois accusés sont encore en vie. Il s’agit d’Abdallah Ben Mabrouk Ouardani – un malfrat, chouchou de Hassen Abdelaziz, le chef des moujahidins du Sahel, qui se dandinait, après son forfait, dans les quartiers de Sousse, un revolver en bandoulière (je l’ai vu de mes propres yeux) – Mohamed Ben Khelifa Mehrez et Hamida Ben Tarbout, a indiqué Me Abderraouf Ayadi, avocat de la défense.

M’hamed BEN YOUSSEF
Tunis-Hebdo du 20/05/2019

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