Du Lac à Ennasr : Comment une nouvelle ville coloniale est née à Tunis

J’ai toujours eu une drôle d’impression en traversant certains nouveaux quartiers de la ville de Tunis.

Cette impression de tristesse et d’incompréhension me prend alors que je passe par les collines d’El Manar et d’Ennasr mais aussi du côté des Berges du Lac.

Pourquoi ce blues et cette petite mélancolie? Tout simplement, parce que je crois n’avoir jamais accepté que les grandes avenues de ces quartiers portent pour certaines d’entre elles, les noms de personnalités saoudiennes ou émiraties.

Non pas que je sois xénophobe ou particulièrement remonté contre les Arabes du golfe et la manière dont ils utiliseraient leur argent.

D’ailleurs, je cohabite parfaitement avec la belle avenue tunisoise dédiée au roi Mohamed V ou encore aux artères tout aussi importantes qui portent les noms de Charles de Gaulle ou Franklin Roosevelt.

Tous ces noms ont été attribuées lors de circonstances historiques précises ayant trait au mouvement national des Maghrébins ou aux péripéties de la Deuxième guerre mondiale et sa campagne tunisienne.

Ailleurs, dans les nouveaux quartiers, mon malaise persistant a d’autres origines et elles ont rapport à ce que je désignerai comme étant l’essence coloniale de ces dénominations.

On pourra difficilement m’expliquer pourquoi l’avenue principale d’El Manar porte le nom du roi saoudien Abdelaziz. Ce serait pour remercier ce souverain d’avoir financé la mise en valeur de cette zone de Tunis? Ou bien sommes-nous en pleine génuflexion d’édiles portés par la reconnaissance du ventre ?

Dans ce quartier, c’est une société de promotion soutenue par des capitaux saoudiens qui a aménagé, construit, vendu et gagné beaucoup d’argent. Le profit escompté ayant été réalisé par les promoteurs, pourquoi donner le nom de l’un de leurs souverains à l’avenue principale ?

D’autre part, ce précédent d’El Manar en a ouvert la voie à un autre. En effet, selon une coutume désormais bien établie, les promoteurs arabes agissent chez nous en pays conquis et y dictent certaines de leurs lois, notamment la tolérance zéro en matière de vente d’alcool.

Ainsi, à El Manar, ni les restaurants, ni même les supermarchés ne sont autorisés à vendre d’alcool. Ces mesures trouvent leur origine dans un diktat saoudien et leur justification dans la bigoterie des uns et les forfaitures des autres.

L’affaire est connue à Tunis mais tout le monde se tait. Il n’en reste pas moins que cette démarche est clairement coloniale et crée de facto une enclave saoudienne qui aurait ses propres règles, imposées à la partie tunisienne qui obtempère sans ciller.

Pour les Berges du Lac, le quartier dans son ensemble et dans ses futures extensions obéit aux mêmes règles concernant la vente d’alcool.

Ainsi, la nouvelle zone de loisirs du Grand Tunis vit au rythme imposé par la société aux capitaux arabes qui a obtenu la concession.

De plus, deux avenues imposantes portent des noms qui peuvent surprendre et induire que notre indépendance morale ne résiste pas aux arguments sonnants et trébuchants.

D’une part, l’avenue Abdelaziz El Kamel porte le nom du frère du promoteur saoudien et l’avenue Cheikh Zayed, celui d’une personnalité de la famille régnante émiratie. Pourquoi ? Comment ? A quel titre ? Personne ne vous l’expliquera car, sous nos cieux, c’est difficile de parler argent lorsqu’il amène jusqu’à ce type de reconnaissance.

Bref, ne chipotons pas mais reconnaissons tout de même que notre souveraineté est comme qui dirait limitée quand il s’agit d’appliquer nos normes habituelles à ces quartiers.

D’autre part, ne réduisons pas ce fait au relents coloniaux à la consommation ou pas d’alcool sur la place publique. En effet, dans plusieurs quartiers, ce type de commerce est réglementé voire interdit. Mais dans ces cas, ce sont des décisions strictement tunisiennes même si elles restent discutables.

Aux Berges du Lac, des hôtels étoilés refusent une vulgaire bière à leur clientèle qui ne sait pas qu’en y louant une chambre, elle met un pied chez nos cousins wahabites qui y font la loi selon leur bon vouloir.

Plus anecdotiques, ces règles léonines n’empêchent personne de boire car elles ne sont fondées que sur un rigorisme de façade, une hypocrisie insupportable.

Ne nous perdons pas dans un verre et revenons à nos moutons. Tunis est une ville née entre la kasbah et la mosquée Zitouna. La ville était ceinte de remparts puis se développera vers ses premiers faubourgs qui, à leur tour, seront protégés par des murailles.

C’est autour de ce Tunis initial que se construira la première ville coloniale, articulée sur l’avenue Jules Ferry. Edifiée par une France en pleine expansion coloniale, cette nouvelle ville allait constituer l’horizon tunisois du vingtième siècle.

On y a longtemps construit et vécu à l’européenne. On a même parlé du quartier européen de Tunis dont les noms de rue étaient dédiés à des personnalités et des villes françaises.
Cette ville coloniale a ensuite connu une tunisification. Le nom de Bourguiba a remplacé celui de Jules Ferry et le temps a fait le reste pour que cette ville qui fut européenne devienne le second versant de notre capitale.

Le quartier des Berges du Lac est venu plus tard avec un premier embryon éloigné de Tunis. Ce fut aussi le cas d’El Manar ou d’Ennasr. Ce sont ces quartiers, surtout le Lac, qui sont le cœur du nouveau Tunis.

La richesse s’y est déplacée ainsi que les sièges sociaux de nombreuses entreprises ou les chancelleries de plusieurs ambassades étrangères.

De nos jours, le centre-ville de Tunis s’est clairement déplacé vers le Lac et le mouvement se poursuit avec constance.

Le hic, c’est que ce centre-ville du nouveau siècle est d’essence coloniale. On n’y trouve pas de théâtres ou de cinémas. On y trouve une hôtellerie halal et des avenues à la gloire des promoteurs étrangers de ces quartiers neufs.

Cette anomalie est des plus révélatrices et souligne bien le sens du vent et notre dépendance bienveillante des pétrodollars.

C’est tout de même surprenant et démontre que nous ne savons toujours pas quel sens donner à notre indépendance conquise il y a soixante ans.

Pas d’autre commentaire mais bien entendu, à vous amis lecteurs la parole !

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