« Le cheval de Troie » *

C’est l’histoire d’un avocat issu d’une grande famille bourgeoise de la banlieue de Tunis. De retour de France, à la fin des ses études supérieures dans les années cinquante, il s’inscrit au barreau de la capitale.

Méconnu encore en tant qu’homme de loi, vu son jeune âge, il dut, chaque matin – et cela du moins, durant plusieurs mois – se planter devant le tribunal de La Kasbah en quête d’un client quelconque, perdu dans les dédales de la place et n’ayant nullement recours à un défenseur patenté. Il s’agit d’une sorte de racolage.

Un jour, notre maître s’est adressé à un citoyen débarqué du sud du pays et drapé d’un burnous blanc : «Pourquoi êtes-vous ici, lui dit-il ?» Et l’autre de rétorquer : «Je suis accusé du vol d’un cheval». «Je vais vous défendre pour une somme symbolique», répondit, alors, l’avocat en herbe.

Devant la cour, le jeune maître a entamé sa plaidoirie d’une façon tout à fait lyrique, mettant en valeur les qualités intrinsèques de son client : «Un authentique Arabe qui vit pour l’honneur», lança-t-il. «Il n’a jamais rien volé.

Le cheval de son voisin s’est introduit, tout simplement, dans son domaine pour y paître du fait que l’herbe du pré de mon client était en abondance et de meilleure qualité», poursuit-il.

C’est alors que le procureur, un vétéran français, se leva d’un bond et cria à haute voix : «Mais maître, il s’agit d’un vol d’un petit cheval en bois, un jouet, au Magasin Général de Tunis.»

Et pour marquer, comme il se doit, son intervention intempestive, il l’a précédée d’un sifflement vulgaire dont seuls les voyous ont fréquemment recours (ٱطلق له قروى).

Malgré cette mésaventure, ce maître a connu des moments de gloire, il est bien vrai, plus tard. Que de fois n’a-t-il pas défendu la cause des militants de Néo Destour ? Par ailleurs, il a été, ensuite, décoré par «Si Lahbib» Bourguiba et par Ben Ali aussi.

Mais avec ce dernier, il reçut la même distinction dont il avait déjà bénéficié auparavant. Il n’a, d’ailleurs, pas manqué de le faire remarquer au conspirateur qui venait de le décorer en personne : «Mais «Si Zine», j’ai déjà eu, par le passé, la même décoration !»

Et notre dictateur lui répliqua : «On va remédier à cela.» J’étais tout près d’eux quand j’ai entendu ces propos. Mais l’erreur n’a jamais été réparée, c’est-à-dire, qu’on ne lui a pas accordé une décoration plus prestigieuse, comme le veut l’usage…

Par ailleurs, lors d’une loterie organisée dans la capitale à l’occasion d’une fête, notre avocat a gagné quatre pneus de voiture. Il refusa net de recevoir ce cadeau arguant et que cela était indigne de lui.

L’anecdote du jouet, ce petit cheval en bois, m’a été rapportée par feu Mohamed Ben Romdhane. Il était mon maître émérite à l’école secondaire de Sousse. De plus, il était le neveu du grand leader Farhat Hached et membre du Conseil des 40 sous le protectorat, avant d’être élu député à la première Constituante, au lendemain de l’Indépendance. Et cela après avoir subi plusieurs mois d’emprisonnement dans les geôles du colon français.

J’ai tenu à rendre un vibrant hommage à «Si Mohamed». Il a été nommé plus d’une fois gouverneur par Bourguiba. Mais à chaque fois, Amor Chachia intervenait pour le garder auprès de lui en tant que son perpétuel second du fait qu’il dirigeait plusieurs «wilayas» à la fois, et que Ben Romdhane était très efficace.
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[*] : Selon la légende, le célèbre cheval de Troie est un immense cheval en bois imaginé par Ulysse et construit par l’armée grecque en guise de «présent» aux adversaires Troyens. Lorsque ces derniers firent entrer le cheval dans leur cité, un contingent de soldats grecs sortit de ce cheval, la nuit tombée, et occupa complètement la ville de Troie. À noter que cette ruse n’a rien à voir avec le contenu de notre article.

M’hamed BEN YOUSSEF
Tunis-Hebdo du 25/03/2019

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