Chronique de Hatem Bourial | Petit Paris, Malta Sghira, Petite Sicile

Dans le temps, Tunis était composé d’une multitude de villages disséminés à travers la grande ville. Aussi bien les quartiers européens que la médina historique obéissaient à cette logique qui donnait à notre capitale toutes les nuances de l’arc-en-ciel.

J’aime beaucoup le souvenir de ces quartiers qui se nommaient Petite Sicile, Petit Paris ou Petite Calabre. On retrouve certaines traces de ce passé proche en traversant ce qui reste aujourd’hui de ces lieux de vie. Il en est ainsi de notre mémoire des lieux, elle va s’effilochant et subit chaque jour de nouveaux affronts. Au point où, bientôt, il ne restera plus grand-chose de cette convivialité du temps jadis.

La Petite Sicile a longtemps constitué l’un des plus vastes quartiers de Tunis. Gagné sur le lac, ce village allait de la gare au port et fut pour un temps peuplé de masures.
Aujourd’hui, on y voit encore de superbes édifices qui fleurent bon le vingtième siècle mais dans le temps, la zone était en partie marécageuse.

C’est une dame qui répondait au nom de Fasciotti qui a lentement grignoté du terrain pour y édifier de nouvelles habitations. On raconte qu’elle récupérait tous les gravats pour aplanir les surfaces et peu à peu combler le lac. Madame Fasciotti reste dans nos mémoires comme une réplique moderne d’Elyssa la Phénicienne. Elle est en effet parvenue à transformer un lopin de terre en Sicile symbolique comme son aînée mythique a créé Carthage sur un bout de terrain.

De nos jours, la Petite Sicile est un quartier comme les autres. Toutefois, dans le temps, comme son nom l’indique, il était par l’essentiel peuplé de Siciliens qui aimaient se distinguer des autres Italiens pour leur langage, leurs coutumes et leur cuisine.
Sinon, les Italiens étaient nombreux et installés partout dans la ville. Aussi bien dans la médina et ses faubourgs que dans la ville neuve, plusieurs villages italiens ont laissé une trace vive.

Demandez aux habitants du Bardo ou de Montfleury qui étaient leurs voisins ! Demandez si le quartier des Teinturiers se souvient des Italiens du quartier ! On vous égrènera certainement noms et prénoms, métiers et demeures pour vous raconter cette tranche de siècle qui a vu des rues entières de la médina, habitées par des Italiens.

En remontant par exemple la rue de la Sebkha, la rue Sidi Bou Mendil ou la rue d’Algérie, le souvenir de milliers de voix et de visages remonte à la surface. Pour avoir vécu dans ces quartiers, je pourrais citer des dizaines de familles et témoigner d’un vécu en partage. Il en était de même un peu partout ailleurs et il suffisait de se rendre dans certaines rues de Tunis pour être transporté dans une Italie proche.

Coiffeurs et tailleurs avaient pignon sur rue. De même, infirmières et blanchisseuses occupaient leurs journées de labeur. En ce temps, les concierges étaient Italiens tout comme les sertisseurs, les pâtissiers et les fabricants de pâtes alimentaires. Ce vécu est tellement riche qu’il faudrait une encyclopédie pour tout rassembler.

C’est de la sorte que je me souviens de la Petite Sicile et d’ailleurs. Parfois, en arpentant les rues, je revois surgir ce monde disparu dans un bruit de tôle qui remontait des garages et un parfum de pizza qui s’échappait des cuisines. Inoubliable Sicilia, comme disaient les vieux Tunisois !

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Le Petit Paris, c’est une autre affaire. Cette dénomination s’appliquait pour l’essentiel à l’avenue de Londres et ses environs. Etant donné la profusion des enseignes d’alimentation, ce quartier du Passage avait gagné ses lettres de noblesse gourmandes.
Il y en avait pour tous les goûts et ça allait du simple casse-croûte à la « kemia » la plus riche qu’on prenait  « Au Soleil Levant », chez « Lucculus » ou au « Cléopâtre ».
Ici, les bons vivants avaient droit de cité et sans avoir besoin d’aller jusqu’à l’avenue Bourguiba, on pouvait jouir de tout dans son village et pour moins cher.

Ici, autour de la grande synagogue, les citoyens de confession juive étaient nombreux, travaillaient dans tous les corps de métiers et se distinguaient, le jour du shabbat, quand les rues se vidaient dans un empressement joyeux. Non loin de la Hara, de Bab Carthagène et de l’ancien quartier des Grana, le Petit Paris fut longtemps le haut-lieu de la joie de vivre.
Ici, les petits villages tunisois étaient nombreux et divers. D’un côté, le Passage, Lafayette et le Belvédère qui dénotaient une certaine aisance et de l’autre Sidi Sifian,Tronja et consorts étaient bien plus populaires. Mais la rencontre demeurait la règle. Les différentes communautés se croisaient à l’école ou dans les jardins publics et le respect était le dénominateur commun.

Dans ce kaléidoscope, le quartier maltais avait aussi ses singularités. Il allait de l’ancienne rue des Maltais jusqu’à Bab El Khadhra en passant par la rue Malta Sghira. On y trouvait des espaces grouillant de vie, avec des chevriers qui circulaient entre les calèches à cheval dont les conducteurs étaient en général maltais.

Encore une fois, on sortait ici de la ville qui rassemble pour se retrouver dans un vaste village maltais. On y parlait la même langue et on travaillait aussi bien dans la boucherie que l’épicerie. Ce Tunis maltais était un antre des richesses multiculturelles de la ville et ses banlieuses.

Partout, les communautés faisaient leur nid dans une atmosphère paisible où la liberté de conscience n’était pas un slogan creux. En soixante ans, tous ces villages spécifiques se sont peu à peu évanouis. Aussi bien les niches de pauvreté que les signes d’opulence ont disparu, emportant ce Tunis pluriel où vivaient Siciliens, Maltais et Tunisiens de confession juive et musulmane. Il n’en reste plus qu’un souvenir de plus en plus vague qui s’estompe au fil des générations.

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La médina aussi fut un véritable melting-pot où l’on trouvait des reflets babéliens. Avec ses Grecs, ses Russes et ses Espagnols, notre médina était composée de plusieurs villages.
Bien sûr, entre les gens du Rbat et les Beldias, il existait bien des différences. Toutefois, cette division cachait les méandres de la vie et la diversité des quartiers. A l’époque habiter à Hammam Remimi, El Hafir ou la Hafsia reflétait des réalités différentes. De même, entre les quartiers situés près des portes de la ville, il existait des rivalités et des complémentarités.

Ainsi à Bab Djedid, être de Ras Edderb, de la Rahba ou d’ElMarr se déclinait dans des nuances imperceptibles. Tout comme venir de Sidi Mansour ou d’El Hajjamine vous classait différemment malgré la proximité de ces quartiers. De même, à Bab Souika, être de la rue du Pacha ou de Halfaouine ne recouvre pas la même réalité. Il existe de la sorte une kyrielle de villages que nous nommons « houma » en arabe.

Innombrables, ces quartiers avaient chacun une étincelle de l’identité globale de la ville plurielle. Ce Tunis s’est perdu dans le carrousel du temps qui passe. La ville s’est uniformisée, standardisée et la vie de quartiers s’est profondément banalisée. Quelques repères subsistent et font office de références qu’on tente de maintenir peu ou prou.

Dans cet ensemble de villages que fut Tunis, il existait quelques lieux de confluence, notamment l’actuelle avenue Bourguiba où tout le monde se retrouvait. Même chose pour les banlieues qui, chacune, avait son identité propre. Etre de Radès ou de La Goulette ne revenait pas au même à une époque où ces banlieues avaient un statut propre et n’étaient pas non plus intimement liées à la capitale, comme de nos jours.

On pourrait ainsi multiplier les exemples. Le quartier du port était nommé Madagascar alors que la région de l’avenue Mohamed V était désignée pour l’appellation Gambetta. Plusieurs nouveaux quartiers avaient d’ailleurs vu le jour au début du siècle et portaient des noms comme Franceville, La Cagna ou Bellevue et Sans-Souci.

De nos jours encore, la ville ne cesse de bouger et d’évoluer. Nos cinémas se trouvent ainsi dans des multiplex aux portes de la ville alors que les hypermarchés se généralisent tout comme les automobiles qui permettent d’y accéder.

Cette dynamique se déploie sur quasiment deux siècles et nous permet de suivre pas à pas la progression de Tunis et de ses banlieues selon de nouveaux clivages et lignes de partage. De nos jours, le centre-ville n’est plus au cœur de l’urbain et la capitale rayonne dans tous les sens.

Toutefois, elle continue à se souvenir du berceau qu’elle fut pour plusieurs communautés dont celles qui ont choisi de partir. Tunis (et la mémoire de ses villages) reste inépuisable et demain encore, nous évoquerons avec nostalgie ce que nous avons vécu et que nous tentons de transmettre.

Hatem Bourial
Tunis-Hebdo du 04/03/2019

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