Octobre musical : Quand « koto », « satori » et suite nippone illuminent Carthage

Pour les connaisseurs de la culture japonaise, le « satori » est une forme d’élévation, une fulgurance qui vous traverse, une sorte de plénitude proche de notre « tarab » mais imprégnée de contenus mystiques.
Subreptices et impalpables illuminations
Par exemple, la lecture d’un « haiku », ce bref poème de la tradition japonaise, peut éveiller en vous la sensation recherchée du « satori ».
De même, l’écoute de la musique peut faire naître cette illumination subreptice et impalpable.
Dans cet esprit, le joueur de « koto » est un maître des fulgurances et de cette jubilation intérieure qui s’empare de vous à l’écoute d’une pièce musicale.
Mieko Miyazaki est de cette engeance des seigneurs de la musique. Depuis son plus jeune âge, elle pratique la musique et se dévoue pour le « koto » qui l’accompagne.
Cet instrument est impressionnant de grâce. A l’image du sitar indien ou de notre qanoun, il se joue pincé et l’artiste, de ses deux mains, doit maîtriser les treize cordes, hausser la tonie et modifier la tonalité.
A l’Acropolium de Carthage, Mieko Miyazaki est apparue en kimono blanc, puis à petit pas, s’est installée, assise en tailleur derrière son instrument qui l’attendait.
Sobre et exubérante, Mieko Miyazaki, possédée par la musique
Le buste penché, le regard extatique, les doigts en furie, elle a ensuite tout donné pendant une heure qu’on aurait dite comme une fresque suspendue au-dessus du vide.
Magnifiques arabesques sonores, postures tour à tour hiératiques et triomphantes, musiques allant crescendo puis montant en volutes dans une cathédrale de nouveau en état de grâce.
Parfois, Mieko Mayazaki écrasait une corde pour en étouffer le son, d’autres fois, elle la caressait ou altérait les sonorités en changeant les clés de position.
Avec ses onglets attachés aux doigts de sa main droite, elle était tour à tour fébrile et recueillie, sobre et exubérante, possédée par sa musique et pédagogue lorsque, lors de courts intermèdes, elle présentait les morceaux qu’elle interprétait ensuite.
Une tradition séculaire, une musique impressionniste
L’artiste japonaise a choisi de remonter la généalogie du « koto » en ouvrant son récital avec trois pièces qui datent des siècles antérieurs. Après « Midare » dont la composition remonte au dix-septième siècle, Mieko Mayazaki a interprété une chanson émouvante à double titre.
En effet, « Chidori no kyoku » est composée à partir d’un poème écrit au dixième siècle, ce qui en soi éveille la ferveur de l’auditeur.
De plus, cette chanson modulée d’une voix grave s’apparente à une mélopée, une véritable supplique des gueux qui attendaient devant les portes des villes et n’avaient pour compagnons d’espoir que les oiseaux dans le ciel.
Avec « Mushi no uta », l’artiste chanta en toute simplicité le grillon. Très impressionniste, elle procédait par petites touches, rendait parfois un son strident et laissait le pouvoir évocateur du « koto » faire le reste.
Cette musique impressionniste était de nouveau à l’honneur avec une pièce intitulée « Août » au cours de laquelle la musicienne est parvenue à restituer la torpeur des tropiques, la rumeur des insectes et la moiteur légendaire de l’été nippon. Composée par Mieko Miyazaki, « Août » révèle une autre facette de l’artiste à savoir sa capacité à composer pour le « koto » en s’appuyant sur les canons d’une tradition séculaire.
Quand les muses portent le kimono
Le reste du programme était consacré à des thèmes folkloriques de diverses régions du Japon et aussi de Chine, là où est né l’instrument du « koto ». Avec une complainte chantée à Okinawa et un très métaphorique combat contre le typhon, la musique montait, parfois espiègle mais toujours impériale par son ampleur.
Ensuite, ce fut un moment d’une douceur exquise, lorsque la musicienne entonna une berceuse, chanson douce de toutes les mamans du monde.
L’auditeur subjugué ne pouvait que fermer les yeux et se dire qu’au fond, l’enfant bercé rêvait en s’endormant du chant des grillons, des cerisiers en fleurs et de la délicatesse du soleil couchant. D’autres imaginaires étaient convoqués par cette musique qui vous enveloppait, cherchait en vous ses points d’appui comme par exemple un poème de Issa que vous auriez lu la veille ou encore le souvenir d’une estampe qui habite votre regard.
Dix doigts et un « koto »
Comme il fallait une cerise sur le gâteau, Mieko Miyazaki, généreuse dans l’effort et le don de l’art, en offrira deux.
En fin de concert, elle interprétera un prélude de Jean Sébastien Bach puis, à la grande joie du public, une ritournelle de Hédi Jouini.
Encore un moment de grâce que ce troisième récital de l’Octobre musical 2018! Avec en prime des muses revêtues de soyeux kimonos qui, pour ceux qui savent voir par-delà la musique, voletaient autour de Mieko Mayazaki, elle -même plongée dans le labyrinthe des cordes dont, incontestablement, elle connaissait chaque méandre.
Ariane d’un soir, en haut de la colline de Carthage, Mieko Miyazaki semblait nous dire que le « satori » et ses illuminations était à portée de main, à portée de ciel, à portée des accords parfaits nés de la dialectique de dix doigts et un « koto »…

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