A la recherche de la matière grise tunisienne

Avec tout le respect que j’éprouve pour Bourguiba, père de la nation et leader historique incontestable, je reste perplexe quant à son idée sur « la matière grise tunisienne ».

Il se peut que Bourguiba ait évoqué ce concept de matière grise dans le cadre d’un processus de gestion du changement. Dans une Tunisie naissante et fragile, dépourvue de ressources naturelles, le seul moyen de compétitivité serait « l’intelligence ».

Sauf que le pari de Bourguiba sur l’intelligence des Tunisiens était faux. Du côté du Bourguiba narcissique, l’intelligence du Tunisien serait valable jusqu’au moment où il commence à rivaliser avec lui. Du côté du Tunisien, l’intelligence serait valable tant que cela ne demande pas d’effort.

Alors, il me semble que Bourguiba faisait toutes les louanges sur l’intelligence tunisienne, tout simplement pour maintenir son règne : « vous Tunisiens, vous êtes intelligents et c’est pour cela que vous m’avez choisi et maintenu comme président ». Tel un Ben Ali qui annonçait que « le peuple tunisien a atteint un niveau élevé de maturité » ou un interprète égyptien qui fait les louanges du goût musical des Tunisiens.

Sommes nous, le grand peuple tunisien, plus intelligent que les autres nations ? Malgré notre persistance pour la méthode Coué, il semble que la réalité est toute autre.

Sur le plan de l’enseignement, par exemple, le classement PISA 2015 sur la qualité, l’efficacité et l’équité des systèmes scolaires, réalisé par l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE), place la Tunisie en bas du tableau, c’est à dire à la 65e place sur un total de 70 pays.

Dans le classement de Shanghai, la première université tunisienne, qui est l’Université de Tunis El Manar (UTM), est classée à la 801e position .

Sur le plan de la recherche scientifique, 270 brevets ont été enregistrés en 2016 en Tunisie, alors que pour la même année, les États Unis ont enregistré 521.802 brevets, la Corée du Sud 233.786 et Singapour 6722 brevets.

Laissons de côté ces indicateurs qui peuvent être frappés de sélectivité et raisonnons plus terre à terre. Être intelligent devrait permettre de bien gagner sa vie. De ce côté là, la Tunisie, grâce à sa matière grise, est classé 103e en PIB par habitant, selon le classement de la Banque Mondiale. Eh oui, l’intelligence du Tunisien moyen a produit 11.596 dollars internationaux en 2016.

L’idiotie irlandaise a produit 71.472 dollars, celle d’un Suisse a généré 63.889 dollars. C’est normal, puisqu’un Irlandais, dépourvu de la matière grise tunisienne, produit des machines, des produits informatiques, des produits chimiques, des instruments médicaux, des produits pharmaceutiques et agroalimentaires et certains produits issus d’animaux.

Quand aux pauvres suisses, ils ne produisent que du fromage, du chocolat, des montres, des médicaments, des machines de haute technologie et des services financiers.

Par ailleurs, grâce à l’atout de l’intelligence dont dispose le peuple tunisien, nous arrivons à exporter de l’huile d’olive en vrac, des dattes et des minutes de travail pour le montage de câbles automobiles et de textile. Ce qui nous permet de couvrir 73% de nos importations. Pour le reste, on utilise la ruse afin de décrocher des crédits bon marché, qui ne seront pas remboursés par nous, mais par nos enfants, qui hériterons, bien sûr, de notre matière grise.

Selon les théories de l’épistémologie, plus dangereux qu’un ignorant, c’est l’ignorant qui ignore qu’il est ignorant. Alors, la première étape de l’apprentissage serait de prendre conscience de notre ignorance.

Quant au Tunisien, je crois que grâce à ses 3000 ans de civilisation, il a pu inventer un niveau au dessous, celui de l’ignorant qui se croit intelligent.

Pour deviner la solution au « cas tunisien », aurons-nous besoin de beaucoup de matière grise ?

Anis WAHABI

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