Circuit court et court-circuit !

Tribune | Par Mohamed Habib Salamouna, professeur de français

On a beau écrit que la télévision rend fou, mais de quelle folie ? Ce n’est sûrement pas de l’une des ces psychoses incandescentes façon Artaud, ni de cette mélancolie percluse de douleur morale dont Nerval et Baudelaire ont chanté les ténèbres ou la lumière noire. Pas d’avantage de l’une de ces affections à bouffées délirantes dans lesquelles se trouvent des pépites de vérité et quelquefois de poésie.

Ces psychoses-là, je le crains, se situent très au-dessus des moyens de notre univers cathodique post-révolutionnaire, dont la maladie mentale professionnelle ne me semble pas aller au-delà des limites d’un narcissisme qui confine à l’ivresse de soi.

C’est dans les émissions à invité(s) que s’observent le mieux les symptômes de cette affection. Longtemps la télévision et la radio tunisiennes ont réservé leurs antennes à des personnes que distinguaient un talent, un travail, des actes, des œuvres, des pensées hors du commun. Ce faisant, elles nous rendaient le grand service de nous sortir de notre univers limité, de nous donner de l’air, de nous apporter de quoi nous élever au-dessus de notre condition.

Ces dernières années, ce travail d’intérêt général a cédé la place à une vaste entreprise de courtage de notoriété. On a vu des tacticiens de la communication imposer la présence de leurs poulains sur presque tous les plateaux. On a observé des journalistes et des animateurs se constituer une clientèle d’obligés qui, tel le furet de la chanson, n’étaient pas plus tôt passés par ici qu’on les voyait repasser par là, esprits éclairés sur tous les sujets, capables de donner le fin mot de toutes les histoires, habiles à disserter de la flambée des prix des tomates que de la sélection du Festival de Carthage.

Depuis quelques temps, sans abandonner complètement leur clientèle mais éblouis par eux-mêmes et constatant qu’aucune hiérarchie (hormis la HAICA, laquelle, hélas, intervient toujours trop tard) ne manifeste l’intention de leur rappeler quelque règle que ce soit, les mêmes journalistes et animateurs ont franchi une nouvelle étape et s’invitent de plus en plus entre eux.

Il s’est ainsi établi un circuit court de promotions réciproques, une société de secours mutuel, un pré carré où broutent toujours les mêmes bestiaux. On ne saurait dire que le niveau général des conversations radio ou télédiffusés s’en trouve enrichi et, puisque le ridicule ne tue pas, tout porte à penser que ce mouvement n’ira pas en diminuant. Il n’en finira pas moins par trouver sa fin dans la lassitude et peut-être la colère que ne peuvent manquer d’éprouver les téléspectateurs devant tant de pauvreté proférées avec tant de ravissement. La muflerie impressionne d’abord, puis elle finit par dégoûter.

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